LE DEPENDANT AFFECTIF EN CONTEXTE D’EXPATRIATION – RECIT D’UNE THERAPIE

dépendance affective

L’expatriation implique la plupart du temps un déracinement qui a ceci de particulier qu’il est choisi. Ce choix implique de quitter un espace intime pour aller vivre dans un pays souvent méconnu. Le retour chez soi reste possible, ce qui rend l’expatrié libre de ses mouvements et de ses choix et le place par conséquent dans un entre deux, entre son appartenance à son pays d’origine qu’il a quitté et son envie de s’intégrer au pays d’accueil. Il est parti, et tente de rester présent pour la famille et amis restés au pays par une présence virtuelle, tout en étant expatrié, dans une présence qu’il veut réelle. L’intensité du sentiment de déracinement que ce choix de vie confère va être différent d’une personne à l’autre, va évoluer, et se transformer au cours de l’expérience d’expatriation. Ce n’est pas une fatalité, mais cela peut être parfois déstabilisant pour certaines personnes.

Lors de son arrivée dans le pays d’accueil, l’expatrié sera le plus souvent confronté au monde des autres expatriés, à travers son appartenance professionnelle, scolaire (école des enfants), culturelle (registre de l’ambassade de son pays d’origine). De sorte que chaque arrivée dans un nouveau pays s’apparente à une rentrée des classes. Il va falloir « faire son trou », tisser un réseau social. Il ne faut pas oublier que les gens sont réunis par le contexte, par hasard et non vraiment par choix. Ils sont ensemble pour une durée limitée, 2 ou 3 ans. Il faut faire vite. Le temps de l’approche et de la découverte, est nécessairement réduit. Il s’agit pour l’arrivant de développer des stratégies d’adaptation et tenter d’interpréter ce que ce nouvel environnement attend de lui, pour se couler dans un moule, du moins au début, afin d’être accepté. Dans cette première phase d’arrivée, il s’agit, de gommer ce qui peut marquer une différence pour se fondre dans la masse. Dans ce renoncement provisoire à sa singularité, l’expatrié va être confronté à un conflit de loyauté entre ce qu’il est, et ce qu’il pense « devoir être ». Il arrive que le sens de soi soit fragilisé pendant cette période car il peut s’imaginer ne pas pouvoir être lui-même sans risquer d’être rejeté. Il doit intégrer les valeurs, les normes et les croyances du groupe expatrié et c’’est seulement une fois accepté qu’il pourra laisser libre cours à sa singularité propre et être reconnu comme tel.

On constate que le milieu expatrié n’échappe pas à la répartition des rôles que l’on retrouve souvent dans les petites communautés ou les petits groupes. On reconnaitra souvent de façon caricaturale et confondante, une distribution des rôles similaires à celles des élèves d’une classe, d’une année sur l’autre. Il y aura le fayot intello, le leader dynamique, le discret timide, le rebelle spectaculaire, le désengagé paresseux, le généreux à l’excès…

Ce dernier, en contexte d’expatriation, est celui qui va tout de suite capter l’attention, dès les premiers moments de la rencontre. Toujours prêt à dégainer sa carte de visite, il va rapidement tâcher de se rendre indispensable, dans un contexte, rappelons-le, dans lequel les nouveaux arrivants en plein processus d’adaptation, peuvent être pour certains fragilisés. Toujours là pour les autres, sans distinction, ni échelle d’attachement, il est capable d’aller au-delà de ses propres besoins et désirs, et se sacrifie même, dans le but de plaire à l’autre. Il est le « sauveur », il devance la demande de l’autre avant qu’il ait eu le temps de la conscientiser. Il dépanne avant la panne, il offre avant l’envie, il est omni présent dans la vie de ceux qu’il cible. Il adopte un ensemble de comportements d’agrippement et d’accaparement qui vont entraîner chez l’autre une déstabilisation affective et psychologique, sur un terrain parfois déjà fragilisé.

J’ai choisi de montrer comment le contexte particulier d’expatriation et la fragilité qu’il peut impliquer parfois dans les premiers moments d’adaptation, peut favoriser le lien d’emprise, tant pour le dépendant affectif déraciné que pour le nouvel arrivant en quête de relations sociales.

« La première fois que je l’ai vue, elle m’a tout de suite proposé de me faire visiter la ville, me confiait une patiente expatriée. J’étais arrivée depuis quelques semaines et je me sentais terriblement seule, en proie au doute.  Elle m’a emmenée déjeuner et le soir même je recevais plusieurs sms qui ont comblé le vide ressenti des derniers jours. Le lendemain elle me ramenait mes enfants de l’école alors que ce n’était pas sur son chemin. Ceux-ci n’avaient pas touché à leur goûter car elle avait prévu celui de ses enfants et des miens par la même occasion. Les sms sont devenus quotidiens, autour d’une dizaine par jour. J’avais le sentiment d’avoir réussi cette intégration et que tout un champ des possibles s’offrait à moi. Mon mari et moi avons été invités à dîner chez eux et avons été reçus comme des rois. Nous avons tout naturellement rendu l’invitation, mais ils sont arrivés avec l’entrée, le dessert et le champagne. Alors nous avons invité les enfants à dormir mais ils sont arrivés avec des cadeaux pour nos enfants, et avaient amené ce qu’il fallait pour l’organisation de la soirée. Au bout de quelques semaines, je recevais entre 5 et 10 propositions par jour, en plus des messages habituels. Des bons plans, des évènements, des promotions sur des week-ends à partager. Chaque refus de ma part amenant une autre proposition, un conseil ou une intrusion. Je me suis refermée petit à petit et je n’aimais pas l’image que mes refus quasi systématiques renvoyaient de moi, d’autant que j’avais le sentiment de lui devoir beaucoup. Je me suis mise à ne plus sortir et éviter les occasions de la croiser, ratant par ce biais la possibilité de rencontrer d’autres personnes ».

Cette générosité débordante, qui pourrait forcer l’admiration de prime abord, marque en fait une grande dépendance affective et constitue souvent le signe d’un manque de confiance en soi. Le besoin d’omniprésence dans la vie de l’autre et ce don de soi à outrance, est une façon de créer et de maintenir du lien, de se faire exister et de tenter de combler une faille narcissique. Cela cache un besoin d’affection, d’autant plus aiguisé que cet expatrié est loin de ses racines, de sa famille et de ses amis. Derrière cette générosité, il y a parfois une stratégie pour « acheter » l’affection et l’acceptation des autres, dans un contexte où le réseau social est rythmé par le départ et l’arrivée des uns et des autres.

Tout faire pour les autres. Vite. Exister, être reconnu, dans un temps réduit. Ce dévouement exagéré maintient celui qui est ciblé dans une dette permanente. S’il tente de rendre la pareille, le généreux à l’excès surenchérit aussitôt, de sorte qu’il est impossible de sortir de ce qui devient une forme de manipulation. C’est de manière inconsciente, une façon de prendre le pouvoir et de contrôler l’autre.

Le dépendant affectif donne tellement qu’il finit par être déçu : en effet il s’attend à une reconnaissance ou à une compensation en retour, même s’il la refuse (puisqu’il s’agit de maintenir l’autre en dette). Il a mis la barre si haut qu’il ne peut qu’être insatisfait de ce qu’il reçoit en retour et psychologiquement éreinté.

Il est rarement conscient de ce qui sous-tend son désir d’aider. Il veut recevoir de l’attention, de l’appréciation ou de la reconnaissance sociale. Pour la même raison, il estime qu’il a aussi le droit de contrôler la vie des personnes qu’il aide.

Une fois déçu, il tente de s’approprier le réseau social de ceux qu’il a aidé et procède de la même manière avec la nouvelle cible, la couvrant tour à tour d’attentions et de services rendus, inlassablement. Ce réseau étant amené à changer et à se renouveler chaque année en contexte d’expatriation, le dépendant affectif a de quoi faire.

Il est important d’explorer les motivations qui nous poussent à aider les autres afin d’identifier nos propres besoins, ainsi que nos carences. Le besoin de se rendre indispensable à l’autre afin de ne pas être oublié, conduit souvent à des liens de dépendance qui peuvent difficilement être sains. Malgré tous ses efforts, le généreux à l’excès, déraciné, déçu, s’épuise inlassablement à chercher à l’extérieur de lui-même ce que lui seul pourrait se donner : une valeur intrinsèque.

C’est ainsi que j’ai orienté le travail thérapeutique avec une patiente expatriée de 39 ans que j’ai reçue 9 fois en séance individuelle par visioconférence. Elle est mariée depuis 20 ans avec un homme du même âge. Ils ont 2 enfants de 6 et 11 ans. Tous deux travaillent. Le couple a un réseau social très étayé, constitué principalement d’une communauté expatriée. Elle décrira n’avoir jusqu’alors jamais connu l’intensité du lien social tel qu’elle l’expérimente dans ce contexte d’expatriation. Je suis surprise par l’énergie qu’elle semble déployer dans le don de soi, de manière et d’intensité égale, pour l’ensemble de son réseau social, sans distinction ou hiérarchie du lien. Lorsque je m’en étonne, je découvre qu’elle est obsédée par l’idée qu’un refus ou une maladresse de sa part puisse causer de la peine, et qu’on puisse la juger pour cela. Madame est par conséquent constamment occupée, dédiée à l’autre, quelque soit l’heure du jour et de la nuit, et se débrouille pour n’être jamais seule.

 Cette patiente me contacte suite à un cancer du sein déclaré l’année précédente, opéré et traité par radiothérapie. Elle a tout de suite décidé d’en parler sans tabou, tant avec sa famille qu’avec ses amis. Ce cancer a mobilisé énormément de soutien et de solidarité de la part de la communauté expatriée. Elle dit avoir été accompagnée constamment et avoir reçu une attention forte, méconnue auparavant. Puis il y a eu la dernière séance de radiothérapie, l’arrivée de la pandémie Covid et le vide de l’isolement imposé.

 C’est au moment de la levée du confinement dans son pays d’expatriation qu’elle s’est mise à faire, ce qu’elle appelle des attaques de panique (mal au ventre, fourmis dans les doigts, angoisses), et à développer une anxiété dévorante de « contaminer », les autres. C’est ce qui mobilise sa demande de thérapie, pour la première fois de sa vie. Madame et Monsieur sont vaccinés et reprennent une vie sociale, dans le respect des mesures sanitaires. Ils organisent quelques diners à l’air libre, mais Madame développe une peur obsédante de transmettre le Covid et de devoir par conséquent imposer une quarantaine « aux gens », d’être désignée : « Ils vont penser que ça vient de chez nous », et donc risquer de les perdre. Par ailleurs, l’idée d’être contaminée, elle ou sa famille, ne lui fait absolument pas peur.

 Ses parents représentent un modèle relativement uni, mais le père, comme la mère ont vécu une enfance difficile et ont élevé leurs enfants avec cette idée qu’ils étaient « favorisés », malgré un niveau de vie très modeste. Elle est la deuxième d’une fratrie de quatre. Sa mère a malheureusement connu des fausses couches entre chaque naissance et les accouchements des quatre enfants ont tous été extrêmement difficiles et périlleux.  Mme dit avoir vite compris qu’elle devait se mettre dans le sillage de sa mère et rester discrète pour être aimée et surtout ne pas les décevoir. Elle ne s’est jamais opposée. Quand elle atteint l’âge de 16 ans, sa grande sœur a déjà quitté le nid familial, et sa mère décide de se lancer dans une carrière politique, l’obligeant à vivre ailleurs la semaine. Ce faisant, elle laissera la charge des 2 petits frères à Mme qui vit alors un sentiment intense d’abandon. C’est dans ce contexte qu’elle fera ses études avec l’obsession de ne pas décevoir son père dans ses résultats et sa mère dans la gestion de la fratrie.

 Ce cancer arrive dans un contexte totalement inédit de conflit familial pour une femme qui a toujours livré toute son énergie à maintenir du lien: Elle s’est disputée avec son frère qui depuis la tient à distance, et avec la sœur de son mari dont elle était très proche. Madame est bouleversée et ne sait comment gérer ces deux ruptures qu’elle ne s’explique pas. Lorsque je m’enquiers du type de transgression qui pourrait la pousser à interrompre une relation, elle me dit ne pas être capable de rompre un lien quel qu’il soit.

Nous identifions ensemble au cours des séances que sa crainte de l’isolement et de l’abandon la pousse à déployer une énergie folle pour tout anticiper, programmer, maintenir coûte que coûte son lien aux autres, comme si elle était sur un siège éjectable. Elle me donne le sentiment de passer un entretien d’embauche avec son entourage en permanence. Mais la maladie précisément lui a montré qu’on ne peut pas tout contrôler. Cette tentative de maitrise sur les choses et les gens me pousse à lui dire à la troisième séance : « on ne risque pas de vous oublier ». Une phrase qui sera décisive dans la thérapie. A partir de cette séance, elle dira ne plus expérimenter de crise d’angoisse.

 Je découvre qu’elle est dans un souci d’équité qui frôle la perfection, notamment avec les familles d’origine restées au pays. En effet, Madame rentre chez elle 2 mois l’été et passe respectivement 4 semaines chez ses parents et chez les parents de Monsieur, négligeant toute possibilité de temps pour le couple ou les amis. Nous mettrons en évidence une tentative d’effacer ainsi la dette, la culpabilité d’être loin. S’agit-il de s’absenter une journée pour voir un médecin alors qu’elle séjourne chez ses beaux-parents, par exemple, Madame enlèvera une journée au séjour qu’elle passera chez ses parents. Que Monsieur soit là ou pas, Madame « compense » et assure ses semaines de présence auprès de sa belle-famille. Cela lui vaut le titre de « 4ième fille » pour sa belle-mère. Titre qu’il faut défendre car une soirée passée à l’extérieur amène de lourds reproches, la belle-mère rappelant à Madame qu’elle n’est pas à l’hôtel. Les reproches récurrents d’abandon de la famille poussent le couple à maintenir le secret autour de leur achat récent de la maison qu’ils occupent dans le pays d’accueil, pour « ne pas leur faire de la peine ». Au nom de la loyauté familiale, que de sacrifices !

 Au fur et à mesure des séances, la patiente s’essaiera à des petits décalages avec le monde extérieur, c’est-à-dire qu’elle apprendra à ne pas être forcément là où on l’attend. Je lui demanderai de noter les circonstances qui la mettent en position de ne pas pouvoir dire non. Il est intéressant de noter qu’elle reviendra, au contraire, avec la liste de toutes les circonstances au cours desquelles elle a réussi à dire non. Elle s’autorisera à refuser un dîner (mais viendra quand même aider à mettre la table), du moins au début. Elle initiera également des moments seule et arrivera à y trouver du plaisir. Elle expérimentera, au fond, que dire non n’engendre pas de menace de désamour. Nous initions une pause de 2 mois pendant l’été au cours duquel elle m’enverra un email pour me dire qu’elle a pris une semaine en couple pour la première fois et que c’est formidable.

 La patiente se trouvait dans une grande dépendance affective, qui la poussait à déployer une énergie phénoménale pour maintenir du lien. Elle se plaçait dans un don excessif de soi dans le but de trouver des marques de reconnaissance chez les autres et se sentir exister. Elle a été mise au centre de l’attention à l’annonce de son cancer et au cours de son traitement, sans avoir à faire d’efforts. On peut faire l’hypothèse que la guérison a créé une peur vertigineuse de retomber dans l’oubli. Le travail sur ses défaillances narcissiques a permis à Madame de retrouver suffisamment d’estime de soi pour sortir de cette dépendance absolue au regard de l’autre, comme condition de son sentiment d’exister. Elle a progressivement appris à ne plus confondre aimer et avoir besoin et a compris qu’il existe d’autres gratifications au-delà de la reconnaissance externe.

 Lorsque je la revois après l’été, elle est vraiment détendue et fière des limites qu’elle a réussi à imposer, tant du côté de sa famille que du côté de sa belle-famille. Elle n’a plus aucune angoisse, et prend plus de temps pour elle. Elle a le sentiment de réapprendre à respirer, sans le poids de la responsabilité de l’absolue pérennité du lien.

Lors de la dernière séance, nous évoquons le futur, afin de voir de quoi elle aurait besoin à l’avenir, forte de ce qu’elle a appris. La question du retour dans son pays d’origine dans quelques années se pose. Elle est déterminée à ne pas retourner vivre dans la ville de ses beaux-parents (ce qui avait été le cas auparavant), voire à poursuivre l’expatriation. Avant de se dire au revoir, elle évoque les 2 semaines de vacances à venir pour noël et leur retour auprès des leurs. Elle m’annonce fièrement avoir décidé de consacrer 2 jours à l’une de ses amies lors de sa semaine normalement consacrée à ses parents. Elle ajoute avoir aussi prévenu ses beaux-parents qu’elle sera un peu absente lors de la semaine qui leur est normalement consacrée, pour fêter l’anniversaire de sa meilleure amie… – Ah bon, combien de temps ? – 2 jours ! me répond-elle dans un éclat de rire.

 

Marion Saintgery – Bourgarel, psychologue clinicienne, thérapeute de couple et de famille, spécialisée dans les problématiques de l’expatriation et l’accompagnement des humanitaires sur le terrain.

 

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