PROTOCOLE DE SOUTIEN A LA PARENTALITE EN CONTEXTE D’EXPATRIATION

Marion SAINTGERY  – Psychologue clinicienne – Thérapeute de couple et de famille – Spécialisée dans les problématiques de l’expatriation et l’accompagnement des humanitaires sur le terrain.

Les parents d’aujourd’hui sont souvent sujets au doute. La psychologisation à outrance des médias les a conduits à lire, regarder les émissions pour « mieux éduquer » et cette surexposition les plonge dans une crainte de mal faire. Chacun se retrouve à devoir légitimer sans cesse sa manière d’éduquer son enfant. Entre éducation conservatrice stricte et éducation laxiste et permissive, les nouveaux parents oscillent, tout en ayant conscience des limites de ces deux systèmes. Ils sont donc confrontés à une page vide : comment inventer une façon d’éduquer plus adaptée au monde d’aujourd’hui ? Dorénavant, chacun doit inventer son rôle de parent, la place qu’il occupe. Certains sont désemparés voire démunis face aux trésors d’oppositions que développent leurs enfants. Les choses se compliquent considérablement lorsque ces parents, déjà en proie à ces interrogations éducatives, se retrouvent plongés dans le milieu de l’expatriation.

S’expatrier confère des avantages considérables comme celui de la découverte et de tout ce que cela suppose d’apprentissages, d’adaptabilité, de la possibilité de se réinventer à différents niveaux, libérés des représentations de l’entourage sur sa propre histoire.

Elle peut entraîner également tout un lot de désavantages comme la perte de repères, failles identitaires, baisse de l’estime de soi, dépression, etc.

Confrontés à une perte d’appartenance, il arrive que certains parents déjà fragilisés, se sentent perdus une fois sur place, et questionnés dans leur légitimité parentale.

  • Loin du contenant d’une famille élargie, ils ne peuvent plus se tourner vers eux pour demander de l’aide.
  • Chamboulés dans leur identité propre, ces parents se sentent trop vulnérables pour poser des limites et des repères à leurs enfants.
  • Cadrer présente à leurs yeux une menace de désamour et un risque de souffrance pour l’enfant. Ils sont aux prises avec la culpabilité d’avoir éloigné leurs enfants du reste de la famille, de leurs amis, de leurs repères, et ont tendance à projeter sur eux leur propre angoisse. Il devient alors très compliqué pour les parents de se sentir légitimés à dire non à leurs enfants. Ils ont déjà le sentiment des les avoir privés de leurs racines, il est donc exclu de les frustrer davantage.
  • Le contexte d’expatriation a souvent pour conséquence une omniprésence à la maison de l’un des parents, encore souvent la mère. Ayant perdu son appartenance professionnelle et sociale, elle aura tendance à surinvestir l’enfant. Dans ce contexte, la fonction paternelle séparatrice a du mal à se faire une place, car le conjoint sent bien que ce rôle de mère prend une fonction structurante.

C’est ainsi que ces enfants se retrouvent érigés au statut d’enfant roi, renforcés dans leur toute puissance par des parents en proie au doute, qui s’évertuent à tenter de combler leurs supposés manques et à les frustrer le moins possible. Il n’est pas rare d’assister à des scènes de sortie d’école pendant lesquelles les parents sont piétinés, disputés, bousculés par leurs enfants, sans qu’ils semblent trouver cela inapproprié.

Lorsque ces parents viennent consulter, c’est parce que les enfants se sont petit à petit installés dans des conflits autour du sommeil, de l’alimentation, de l’acquisition de la propreté, d’autonomie, de problèmes de limites (insolence, violence), problèmes scolaires.

C’est dans ce contexte et face à la fréquence de ce type de demandes, que j’ai mis en place un protocole de soutien à la parentalité en contexte d’expatriation afin d’aider les parents à reprendre leur place, faire émerger leurs compétences et reprendre confiance en leurs capacités éducatives. Il s’agit, à travers ces étapes, d’apprendre à différencier amour et éducation, de sorte que cadrer ne soit plus synonyme de désamour dans leurs propres représentations.

1.    Travail sur le sentiment de légitimité des parents et explication de la fonction des limites

Mettre des limites à ses enfants implique de se sentir le droit de le faire, de se penser « légitime » dans sa place de parent. Beaucoup des parents qui consultent disent avoir eux-mêmes souffert de la tyrannie des adultes et ne pas vouloir faire subir ce qu’ils ont eux-mêmes subi. Pour mettre sans trop d’angoisses des limites à ses enfants, il faut aussi savoir à quoi elles servent. Notre époque a tendance à méconnaître l’importance des limites dans l’éducation. De ce fait, les parents ont souvent l’impression qu’ils les mettent pour eux, pour  » avoir la paix  » ou pour adapter leur enfant à la société. Ils ont donc mauvaise conscience, peur de lui faire violence, d’aliéner sa liberté, de casser sa personnalité. Peur d’abuser de leur pouvoir.

Il est expliqué aux parents qu’un enfant sans limites n’est pas  » libre « , car il est l’otage de ses pulsions, et il vit dans l’angoisse. Livré à lui-même, il n’a pas d’autre guide que sa satisfaction immédiate. Il veut quelque chose ? Il le prend. Il n’est pas content ? Il frappe ou casse. L’enfant à qui l’adulte ne met pas de limites n’apprend jamais à s’en mettre à lui-même. Il est comme emporté par ses envies. Incapable de se contrôler, il vit dans l’angoisse.

Il s’agit, lors de cette étape, de faire comprendre aux parents qu’un adulte laxiste n’est pas un adulte rassurant pour un enfant. Les enfants, d’ailleurs, savent intuitivement l’importance des limites car ils les réclament. Pousser les adultes à bout est en général, pour eux, une façon de d’en demander.

2.    Travail « d’observation » du thérapeute : 

Il est demandé aux parents de faire un déroulé chronologique de la journée, du lever au coucher. Qu’est-ce qu’ils attendent de leurs enfants ?

Comment se réveillent ils et à quelle heure ? Faut-il revenir plusieurs fois ? (On apprend que c’est souvent les enfants qui réveillent les parents, quand ils ne dorment pas avec eux). Est-ce qu’ils s’habillent seuls ? Vêtements préparés la veille ou le jour même ? Qui prépare le petit déjeuner ? Est-il pris en famille ? Dans quelle ambiance ? Est-ce que les enfants mettent ou débarrassent la table ? Préparation du cartable la veille ou le jour même ? Configuration de la maison, chambres, qui dort avec qui ? salle de jeu ? Activités ?

Même chose pour le retour du midi ou après-midi. Qu’est ce qui est attendu d’eux dans les rituels de retour à la maison ? Lavage de mains ? Un temps pour jouer ? Devoirs dans l’immédiat ou plus tard ? Seuls ou avec un parent ?  Ou est posé le cartable ? Accès aux écrans ? TV, portables, ordinateurs et où sont-ils situés dans la maison ? Entretien de la chambre ? Faut il faire le lit, et qui ? Heure de douche, rituel de diner (en famille ?), rituel de coucher et horaire et toutes les résistances auxquelles ils sont éventuellement confrontés. Est-ce qu’il arrive que les parents sortent ? Qui intervient pour les garder et comment ça se passe ?

3.    Travail sur la représentation des parents de « la famille idéale » : 

Qu’est-ce qu’une famille idéale selon eux ? Des exemples autour d’eux ou pris dans la littérature, cinéma, etc. Quel modèle ont-ils reçu et quel modèle ont-ils fantasmé pour eux-mêmes au départ ?  Quelles seraient les règles/modifications d’organisation qu’ils pourraient introduire dans leur quotidien afin de l’alléger ? Il s’agit là d’encourager la créativité des parents, en faisant appel à leurs modèles ou contre modèles et en valorisant leurs compétences parentales.

A cela s’ajouteront les propositions très pragmatiques du thérapeute au regard des disfonctionnements, discutées avec les parents, dans le respect de leur histoire et de leur culture familiale.

4.    Travail sur les mesures de rétorsion des parents :

Qu’est-ce qu’ils utilisent ? Dans quel contexte ? Qu’est ce qui marche et ne marche pas ? Qui des deux parents est vécu comme plus respecté, plus autoritaire ? Quelles sont les compétences de chacun des parents (sur un mode circulaire) ?

Il leur est demandé de lister ensemble une dizaine de mesures de rétorsion, de la plus petite à la plus grande (à appliquer en fonction de l’intensité de la bêtise), en accord avec leurs valeurs et qu’ils puissent tenir jusqu’au bout. Sorte de « carton jaune » qu’ils pourront utiliser si besoin sans être dépassés ou culpabilisés par la menace qu’ils brandissent. L’idée étant évidemment de tenir cette mesure jusqu’au bout.

Utilisation de la règle du 1,2,3. « 1 »- Calmement le parent rappelle la règle et le comportement attendu. « 2 » – il énonce de nouveau la règle et annonce quelle sera la mesure de rétorsion si l’enfant persiste. « 3 » – Le parent applique la punition.

5.    Tâche à faire à la maison : La réunion familiale

Il est demandé aux parents de faire une réunion familiale au cours de laquelle les enfants auront d’abord la parole. Les parents devront demander aux enfants ce qu’ils ont compris que l’on attend d’eux du lever au coucher et plus généralement ce que l’on attend de leur comportement. Ils vont lister (pour les plus grands), dessiner pour les plus petits, sur une même grande feuille, ce qu’ils identifient comme les tâches et comportements attendus sur le déroulement de la journée. Le moment est censé être ludique et détendu. Ex : On doit se lever à 7h, s’habiller et descendre prendre notre petit déjeuner. Ensuite, on doit mettre notre goûter dans nos cartables et aller se brosser les dents…etc.

Ils vont également lister sur une autre feuille les valeurs et les règles familiales « on doit – on ne doit pas ». C’est l’occasion pour l’ensemble du groupe de rappeler les valeurs de respect, de non-violence, de politesse et d’hygiène.

Dans un deuxième temps ; les parents vont intervenir et ajouter ce qui aura été oublié et/ou annoncer les nouvelles règles de la maison qui seront notées sur cette production familiale.

L’ensemble de ce travail, écrit et illustré par les enfants, sera affiché dans un endroit bien visible de la maison.

Il est annoncé aux enfants que si l’une de ces mesures n’est pas respectée à partir de maintenant, il y aura punition. (Il est demandé aux parents de ne pas annoncer la liste des punitions à l’avance).

Il est intéressant de noter que l’ambiance familiale change en général radicalement dès le lendemain, les enfants se prenant au jeu, allant jusqu’à rappeler parfois à leurs parents qu’ils n’ont pas respecté leur part du contrat. Évidemment, vient au bout de quelques jours/semaines, le moment pour les enfants de tester le cadre, d’où l’importance d’un accompagnement des parents dans ces premiers pas.

6.    Mise en pratique et accompagnement des parents

Au cours de ces séances, il est rappelé aux parents l’importance de l’encouragement et de la valorisation des enfants, la nécessité d’aller au bout de leurs décisions, de faire front ensemble et de ne pas discuter des décisions prises par l’un ou l’autre des parents devant les enfants. Il leur est conseillé de passer plus de temps individuellement avec chacun des enfants (5 min de ballon, un tour de pâté de maison..) sans mettre nécessairement la barre trop haut. Il leur est rappelé d’appliquer la sanction immédiatement après que la règle a été enfreinte, et si l’enfant est jeune, de se mettre physiquement à son niveau afin de pouvoir lui parler yeux dans les yeux.

Le thérapeute demande aux parents de noter, entre les séances, les moments où ils n’ont pas réussi à faire entendre leur voix et pourquoi. L’utilisation de l’alternance parentale peut être intéressante lorsque la confiance est éprouvée entre les parents.

7.    2 semaines plus tard, nouvelle réunion familiale. 

Les enfants sont de nouveau amenés à prendre la parole. Les parents leur demandent ce qu’ils pensent de cette nouvelle organisation. Qu’est-ce qu’ils voient à améliorer ? Qu’est ce qui leur pose éventuellement des problèmes ? Les parents en font de même.

Dans un deuxième temps, les parents demandent aux enfants ce qu’ils ont compris de l’éducation qu’ils ont eux-mêmes reçue de leur grands-parents. C’est l’occasion de rattacher le groupe à une histoire familiale souvent méconnue des enfants, et ce d’autant plus qu’ils sont loin de leurs racines.

Ces dernières années, les limites parentales ont été assimilées à « un abus de pouvoir », comme s’il suffisait d’aimer ses enfants pour qu’ils s’épanouissent. Ce protocole de soutien à la parentalité a pour but de remobiliser la créativité familiale, déculpabiliser les parents et réintégrer le groupe dans son histoire et sa culture propre. Il tente d’aider les parents à reprendre leur place d’éducateurs. Il n’a bien sûr aucune visée normative. Il s’agit avant tout de décrypter le malaise familial et le message que le ou les enfants envoient aux parents à travers leurs oppositions, leurs crises et/ou leurs symptômes. Il est important de rappeler que ce n’est pas l’amour ici qui fait défaut mais la légitimité à tenir son rôle d’éducateur, à dire non quand on le juge nécessaire.

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