BURNOUT : UNE CONSÉQUENCE « NORMALE » FACE À UN CONTEXTE « ANORMAL »

 

Marion SAINTGERY  Psychologue clinicienne – Thérapeute de couple et de famille – Spécialisée dans les problématiques de l’expatriation et l’accompagnement des humanitaires sur le terrain.

Dans ma pratique clinique je rencontre de plus en plus de patients qui se vivent au travail comme dépassés, incompétents, pas assez formés, pas assez rapides, débordés, présentant des tableaux d’épuisement professionnel parce que toujours « en retard ». Il y a plusieurs facteurs qui entrent en jeu dans l’augmentation du mal être au travail. J’aime à replacer le curseur au bon endroit en rappelant à mes patients qu’il semble aujourd’hui impossible d’éprouver  le doux sentiment de satisfaction du travail accompli de fin de journée. En thérapie, il est primordial de reconnaître la violence à laquelle sont confrontés ces travailleurs et de leur faire prendre conscience que dans une société marquée par l’impératif de performance, d’optimisation et de productivité, l’individu est mis en position d’être éternellement défaillant. De plus, le travail n’étant plus uniquement une activité rémunératrice, il est devenu un espace d’accomplissement personnel, un vecteur de reconnaissance sociale, et souvent, le principal pilier de l’estime de soi. Cette survalorisation du travail comme lieu d’épanouissement, couplée à la demande toujours plus grande de performance, exposent les individus à une vulnérabilité psychique croissante, générant un sentiment d’inefficacité, de culpabilité et une mésestime de soi parfois profonde. On demande toujours plus, plus vite, et dans l’immédiateté. Rien ne suffit jamais. C’est ce mécanisme qu’il convient de comprendre et d’accepter afin d’apprendre à fonctionner autrement.

        1. La pathologisation de la souffrance au travail

La santé mentale permet de réguler une société, d’optimiser des ressources économiques, d’avoir des individus performants dans un contexte de concurrence mondialisée. Dans cette optique, de plus en plus de problématiques vont être « santémentalisées ». En effet, dans une logique d’ultra performance, on préfère aujourd’hui médicaliser la souffrance au travail plutôt que de remettre en question les problèmes de management qui la sous-tendent. Par exemple, les suicides chez orange en 2006 ont été reliés à de la souffrance psychologique, des risques psychosociaux, des problèmes de santé mentale, plutôt que de se concentrer sur le problème contextuel et structurel de l’entreprise. Les problèmes de concurrence et de managements délétères dans le travail sont évincés de sorte que l’on préfère cibler de préférence la façon dont l’individu va s’adapter ou pas à la concurrence. Et donc la santé mentale devient un opérateur d’adaptation des individus. Elle individualise permettant ainsi de ne pas remettre en question le cadre.

        1. La course à l’optimisation : un piège pour le sentiment d’efficacité personnelle

Le culte de la performance impose un rythme effréné. Les individus sont pris dans une logique d’amélioration continue et de dépassement constant. Ce n’est plus ce que l’on fait qui compte, mais tout ce que l’on n’a pas encore fait. Cette insatisfaction chronique nourrit un cercle vicieux : plus on s’efforce de répondre aux attentes implicites ou explicites de l’entreprise, moins on a le sentiment d’y parvenir, ce qui alimente le doute, le stress, et la fatigue mentale.

        1. La culpabilité comme moteur… et poison

Le sentiment de culpabilité occupe une place centrale dans la souffrance au travail. S’il peut, dans une certaine mesure, favoriser la cohésion sociale et le respect des normes, il devient délétère lorsqu’il est intériorisé de manière excessive.  L’individu s’identifie aux valeurs de son entreprise, en intègre inconsciemment les règles, jusqu’à culpabiliser lorsqu’il ne s’y conforme pas parfaitement. Cette culpabilité internalisée est comparable à celle que l’on observe dans les institutions religieuses : elle agit comme une norme intériorisée, difficilement questionnable, presque morale. L’échec à répondre aux exigences devient alors une faute personnelle, et non la conséquence d’un système dysfonctionnel.

        1. L’idéal de reconnaissance : un besoin psychique fondamental

Notre quête d’épanouissement professionnel est indissociable de notre besoin de reconnaissance symbolique. Au-delà de la rémunération, ce que recherchent les travailleurs est une forme de validation existentielle : être utile, être vu, être reconnu. Mais dans la réalité du monde professionnel, cette reconnaissance se fait rare. Les feedbacks positifs sont peu fréquents, l’attention se porte davantage sur les erreurs que sur les réussites. Le salarié est ainsi contraint à un surinvestissement émotionnel et psychique pour obtenir une gratification souvent absente, ce qui peut être assimilé à une quête d’amour impossible : on cherche sans cesse à obtenir un signe de reconnaissance, dans un système qui valorise l’individu surtout lorsqu’il performe… et le sanctionne dès qu’il échoue.

        1. Estime de soi et identité professionnelle : une fragilité contemporaine

L’estime de soi est intrinsèquement liée à notre sentiment d’utilité sociale. Or, dans une société où le travail est perçu comme le principal vecteur d’intégration et de valeur personnelle, les périodes de doute, d’inefficacité, ou de chômage sont vécues comme des échecs identitaires. Le travail n’est plus seulement ce que l’on fait, il devient ce que l’on est. Dès lors, l’impossibilité d’atteindre les standards de performance imposés est vécue comme un échec de l’être. Cette identification excessive au rôle professionnel est un facteur majeur de détresse psychique, et sont malheureusement souvent diagnostiqués sous la forme de troubles tels que le burn-out, l’épuisement émotionnel, ou des troubles anxiodépressifs. Dans un système malade, c’est l’individu qui est là pathologisé.

La souffrance au travail est à la fois une question de surcharge ou de mauvaise organisation mais elle est également liée à des mécanismes inconscients, à des attentes intériorisées et à un besoin de reconnaissance frustré. Enfin, ce que l’on dit moins, c’est qu’elle est liée à une course folle qui place tout travailleur dans l’incapacité d’être là où le système l’attend. Dans un contexte où la valeur travail est sacralisée, il devient urgent de repenser les modalités de reconnaissance, d’accepter les limites humaines et de permettre aux individus de retrouver un rapport apaisé à leur activité professionnelle. Réapprendre à être plutôt qu’à performer, voilà sans doute un des défis majeurs pour une santé mentale durable au travail. Il faut comprendre que cette grille de lecture, largement instrumentalisée par les sociétés actuelles, fait disparaître les humains au profit de modèles numériques ou managériaux, et qui nous fait oublier l’importance des relations et du temps. Le burnout au fond est une réaction normale face à un contexte anormal. Nous, les professionnels de la santé, avons un rôle primordial à jouer pour faire changer les mentalités.

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