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LA DOUBLE CULPABILITÉ DE L’HUMANITAIRE

Peut-on imaginer plus belle ambition collective que de porter secours, là où les hommes souffrent et meurent ? Fournir aide et assistance à tous, témoigner au monde et œuvrer sur le terrain afin qu’aucune tyrannie ne puisse durablement s’installer en silence : Ce sont sur ces impératifs que l’humanitaire s’est développé. Mais en pratique, travailler dans ce domaine nécessite de jongler avec certains paradoxes qui font la vie de l’humanitaire : l’adrénaline que convoque cette mission à laquelle s’oppose un besoin de stabilité, les conditions extrêmes vécues sur le terrain qui contrastent avec le socle réconfortant de la vie « ordinaire » laissé à la maison.

Travaillant dans des contextes souvent difficiles, les humanitaires placent le travail avant tout le reste, puisque peu d’autres repères durables les ancrent à leur lieu de vie. Le déracinement est réel, et le travail prend le relai d’une famille qu’on ne voit que quelques semaines par an. Le métier est à risque, physiquement mais aussi psychologiquement : risques d’épuisement psychique, de stress cumulatif, d’accumulation d’émotions douloureuses face aux victimes, risques de stress post traumatique, d’épuisement professionnel, etc.

Lorsque j’ai commencé travailler avec des humanitaires en mission sur le terrain, il y a 10 ans, je m’attendais à ce que la plus grande source de stress pour eux soit le fait d’être confrontés aux histoires de vie tragiques, aux images de guerre, de viol, de violence, de torture, et de mort. J’ai été frappée par le fait que ce n’était généralement pas ce qui motivait la demande en séance. Il s’agissait plutôt d’allégations touchant à la vie personnelle. J’ai pu observer que ces patients étaient aux prises avec ce que j’ai appelé une double culpabilité : l’une générée par un sentiment d’impuissance sur le terrain, et l’autre par le décalage identitaire au retour chez soi.

SUR LE TERRAIN

Affectés dans des pays détruits par la guerre, ou par des catastrophes naturelles, les humanitaires sont souvent confrontés à des situations qui mettent leur vie en péril, les place en témoins d’exactions cruelles, ou les confrontent à des populations en détresse. C’est une vie de contraintes, de don de soi, dans des conditions de travail difficiles : disponibilité (horaires imprévisibles et irréguliers), mobilité importante, (déplacements, célibat géographique), résistance dans l’urgence, sous pression, prises de décisions rapides et parfois vitales, sont autant de qualités qu’ils doivent mobiliser.

Face à l’ampleur de la souffrance humaine, l’humanitaire accumule parfois une frustration et un sentiment d’impuissance érodant sa motivation et son énergie. Il développe un sentiment de culpabilité lié à l’impossibilité de changer les choses, face à l’injustice : la frustration, la colère l’amènent au découragement. Ces ressentis combinés à la fatigue et au stress, peuvent contribuer à l’épuisement professionnel et mener à ce moment où le corps dit « stop » et ne peut plus aller de l’avant.

À comparer leur vie avec celle des personnes en difficulté, les humanitaires finissent par percevoir leurs besoins et souffrances comme négligeables. Ils développent une sorte de fatigue de compassion. Leur besoin de repos, de se déconnecter du travail, et même une simple pause déjeuner peuvent être perçus comme luxueux et indécents face aux besoins de nourriture, d’abris et de sécurité du monde alentour. Par conséquent, dire « non », poser des limites devient difficile et s’accompagne de culpabilité. De la même manière, leurs problèmes personnels peuvent paraître insignifiants. Ils ne méritent pas leur attention et ils peuvent se sentir coupables de leur accorder du temps ou de l’énergie.

RETOUR À LA MAISON

L’humanitaire est par définition quelqu’un qui part. Par opposition, leurs familles et amis sont « ceux qui restent ». Le retour à la maison ne va pas de soi. C’est un moment de confrontation à une autre réalité, à une autre temporalité, à une autre appréhension de « l’urgence ». Lorsqu’il rentre, l’humanitaire est rarement accueilli en « sauveteur », tel que cela peut être perçu plus généralement dans l’inconscient collectif. Au titre glorieux d’humanitaire s’oppose l’image culpabilisante de « l’absent ». La réintégration au sein de la cellule familiale et sociale s’avère souvent plus complexe qu’attendu. Lors de ses retours à la maison, il prend souvent toute la mesure du fait que la famille et les amis restés sur place ont dû fonctionner sans lui. Il est confronté à la culpabilité de ce vide qu’il a laissé. L’un de mes patients me livrait sur un ton coupable : « Il y a des anniversaires, des fêtes ou des Noëls en famille que l’on rate forcément. Ils font semblant de ne pas nous en vouloir, on fait semblant de ne pas s’en mordre les doigts« .

De son côté, l’humanitaire a le sentiment que ses proches ne peuvent pas comprendre ce qu’il a vécu et communique donc peu sur ce qu’il vient de vivre. A contrario, l’entourage en attente de partage, reste dans la frustration du silence.

Enfin, il doit faire l’effort de se réadapter à la vie normale sous peine d’être totalement déconnecté de la réalité et de la souffrance de son entourage : Retrouver la capacité de compatir par exemple à l’indignation d’un ami qui a attendu deux heures à La Poste n’est pas chose facile et reste cependant la clé d’une reconnexion. Certains humanitaires culpabilisent lorsqu’ils perdent cette capacité d’indignation. Leur expérience aux contacts de population en détresse, a singulièrement et naturellement modifié leur échelle de valeur. « Il y a des missions où le niveau de fatigue, de stress, de trauma est assez élevé, me confie une patiente qui revient de Syrie. Et quand on revient, on a vraiment besoin de temps seul. On a les émotions à fleur de peau ».

DE LA NÉCESSITÉ QUE L’AIDANT SOIT AIDÉ

Par conséquent, le travail avec les humanitaires nécessite de prendre la mesure de cette double culpabilité, et de travailler sur la dualité entre la réalité de leur travail de terrain et leur vie personnelle.

Lorsqu’ils sont aux prises avec cette double culpabilité, ils ont tendance à considérer leurs besoins et leurs souffrances comme négligeables, et parallèlement ont tendance à mettre les autres à distance. Un sentiment de perte d’accomplissement personnel s’installe à un double niveau. La personne a le sentiment de ne pas y arriver, d’être incompétente professionnellement comme personnellement, et perd confiance en elle. Les humanitaires qui consultent décrivent ne plus savoir comment justifier leur choix, ni ce qui est « normal » de ce qui ne l’est pas, plongés dans une autre réalité d’existence.

Dans le travail thérapeutique, il s’agit de reconnaître cette souffrance personnelle, aider à sortir de cet isolement, retrouver du lien à l’autre, et retrouver sa place. Il faut réapprendre à prioriser ses propres besoins, à mettre en place des limites saines et à dire « non » sans se sentir coupable. La psychothérapie en ligne offre, dans ce contexte, l’avantage de pouvoir permettre un suivi sur le terrain, ainsi qu’une préparation, en amont, au retour dans la famille.

Marion Saintgery-Bourgarel, psychologue clinicienne, thérapeute de couple et de famille, spécialisée dans les problématiques de l’expatriation et l’accompagnement des humanitaires sur le terrain.

LA THERAPIE EN LIGNE, UN ESPACE VIRTUEL MAIS REEL

Lorsque j’ai commencé à proposer mes services de psychothérapie en ligne, il y a une dizaine d’années, la pratique était encore balbutiante en France. Nous étions quelques thérapeutes francophones sur la toile à proposer ce type de prise en charge par visioconférence. Pourtant, ce n’est pas une pratique récente. Née aux États-Unis, elle existe activement dans de nombreux pays depuis les années 90.

La psychothérapie en ligne s’est généralisée ces dernières années et le confinement actuel a, semble-t-il, fini de convertir un grand nombre de professionnels de la santé mentale à cet outil. Aujourd’hui, la question n’est plus de savoir si internet peut ou non être le vecteur d’une pratique thérapeutique, elle est de savoir comment utiliser le réseau sérieusement et le plus efficacement possible, sans céder sur la déontologie.

N’en déplaise aux sceptiques, remettant en question la qualité de l’alliance thérapeutique que l’on peut créer via cet outil, la psychothérapie en ligne est un vrai travail de thérapie. Elle n’a pas vocation à se substituer aux pratiques en cabinet, mais elle constitue une offre essentielle pour les personnes qui ne peuvent pas se déplacer, ou au contraire sont sans cesse en déplacement.

Après avoir travaillé quelques années en cabinet privé à Paris, j’ai repris le chemin de l’expatriation (déjà longuement sillonné pendant l’enfance). De pays en pays, principalement en Afrique, j’ai été confrontée à de nombreuses situations cliniques de personnes isolées ou trop occupées, parfois sans possibilité d’aide dans leur langue et dans leur culture. C’est alors que j’ai décidé de mettre mon expérience professionnelle au service des expatriés par visioconférence. Il y a 10 ans, nous étions confrontés aux problèmes de qualité de connexion qui rendaient compliquées voire impossibles les thérapies dans certains pays. Aujourd’hui avec les connexions haut débit et la généralisation de la fibre optique même en Afrique, la thérapie en ligne s’étend dans la plupart des pays du monde, avec une qualité d’image et de son qui permettent une fluidité des échanges et une lecture précise des expressions corporelles et de la présence émotionnelle. Dès le départ, j’ai rapidement constaté que ce système créait une bulle d’intimité, l’écran favorisant une désinhibition du patient, lui permettant de se libérer plus facilement d’un secret, par exemple.

Évidemment cet outil a ses limites, c’est pourquoi il m’a paru essentiel de créer un cadre de travail spécifique. Dans un contexte classique de thérapie en cabinet, l’attente du rendez-vous, le temps de déplacement pour s’y rendre, le passage par la salle d’attente, notamment, sont des moments qui permettent de préparer, assimiler ou intégrer plus facilement les séances. C’est pourquoi il faut, comme en cabinet, établir certaines règles, fixer un cadre. Dans le contexte de thérapie effectuée en ligne, je propose régulièrement des tâches à faire entre deux RDV, ou un travail de réflexion pour la séance suivante afin que le patient puisse avoir ce temps d’introspection nécessaire. Ce que l’on perd avec le contact physique (une démarche, une poignée de main, une attitude qui, parfois, nous en disent long sur la personne), on le rattrape d’une certaine façon par cette bulle d’intime que confère l’écran. Le cadre de la thérapie en ligne comporte notamment la ritualisation du décor en arrière-plan, la ritualisation de l’heure de la thérapie, autant que possible, une durée de séance limitée (1h maximum) et des prises de rendez-vous afin d’écarter l’illusion d’un ici et maintenant. Il ne s’agit en aucun cas pour les patients d’avoir quelqu’un en ligne, tout de suite, et ce 24h/24, 7j/7, sans rendez-vous. Les séances sont les mêmes qu’en cabinet, utilisant les mêmes points de vue théoriques. Enfin, les entretiens se déroulent dans le respect du code de déontologie des psychologues. N’oublions pas que nous travaillons essentiellement avec la parole. En cabinet, le patient sait que tout ce qui est dit est confidentiel, tout peut être exprimé sans filtre, dans un espace bienveillant. La thérapie en ligne ne déroge pas à ces critères. Face à l’ampleur de l’utilisation de cet outil, il est primordial d’en définir les limites d’ordre éthique. Il n’est absolument pas conseillé de prendre en charge des personnes souffrant de troubles sévères (hallucinations, délire) ou ayant besoin d’un traitement médical.

Il est intéressant de noter que les jeunes générations, biberonnées au numérique, s’adaptent plus facilement à ce mode de thérapie et acceptent généralement plus volontiers les entretiens en visioconférence. Pour conclure, si l’espace psychique de la consultation est virtuel, il n’est pas moins réel, la qualité de la parole et la potentialité de l’interprétation ne changent pas.

Marion Saintgery, psychologue clinicienne, thérapeute de couple et de famille, spécialisée dans les problématiques de l’expatriation et l’accompagnement des humanitaires sur le terrain.

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EXPATRIATION ET CONFINEMENT : « VIS MA VIE DE SUIVEUR »

Le confinement on le sait, représente un chamboulement pour la plupart des gens. Dans le monde complexe de l’expatriation, vit une population déjà surentrainée au confinement, et pour qui, l’isolement est souvent une vertu :  ceux que j’appelle les « suiveurs ». (cf Expatriation: ces « suiveuses » en perte d’identité)

Le conjoint suiveur, que je suis amenée à rencontrer dans mes consultations, est le plus souvent, enraciné dans les devoirs domestiques, face au conjoint qui « travaille ». Il est celui qui s’adapte aux impératifs du « conjoint partant ». Il est le chef d’orchestre d’une musique d’intérieur, le point d’ancrage autour duquel vont et viennent l’ensemble des membres de la cellule familiale. Il est celui sur qui repose la réussite de l’expatriation : il gère la mise en place et l’intendance d’un nouveau quotidien, avec de nouvelles habitudes ; il régule les incompréhensions et instabilités de chaque membre de la famille ; il s’assure que le foyer est suffisamment stable pour que chacun puisse vaquer à ses occupations. Le conjoint « actif » pourra se concentrer sur ses nouvelles modalités professionnelles, car les affaires du monde l’appellent au dehors. Les enfants pourront s’épanouir au mieux à l’école et dans leurs activités extra scolaires. Pendant ce temps, le conjoint suiveur tempère et harmonise la maisonnée. A ce régulateur discret de se satisfaire de cette « réussite dans l’ombre ».

Dans ce contexte, le couple est d’autant plus surinvesti qu’il reste le seul groupe offrant une sécurité.  En effet, le « suiveur » en expatriation est, dans bien des cas, dans un vide statutaire et identitaire, du moins au début. Il a en général accepté les concessions d’une rupture professionnelle momentanée qui déstabilise automatiquement sa reprise professionnelle. Aux aléas classiques de ce vide se surajoute l’éloignement de son environnement personnel (familial, amical et social). Alors s’installe la sensation d’isolement et de solitude, la baisse de confiance en soi, la difficulté à accepter la situation de dépendance financière, la frustration intellectuelle de ne pas s’épanouir professionnellement, jusqu’à la colère de se sentir incompris ou mal perçu par l’entourage. La frustration se creuse entre le conjoint qui rentre le soir encore chargé des préoccupations d’une vie professionnelle et les attentes de communication de celui qui est resté confiné pendant la journée. Nombreuses sont les attentes et les exigences qui reposent sur les épaules du conjoint « actif », responsable de leur Odyssée, comme de cette vie de renoncements. Pouvoir en parler est pratiquement impossible. Se plaindre lorsque les conditions de vie du suiveur sont vécues par l’entourage resté dans le pays d’origine comme idylliques, avec une situation matérielle reconnue ou fantasmée comme enviable, n’est pas envisageable. Nombreux sont les conseils culpabilisants de certains prêcheurs qui, trouvent la situation admirable et qui ont une idée très précise de la façon dont ils auraient « à leur place » profité de ce temps pour peindre, écrire un livre, ou prendre des cours de piano.

En cette période de confinement, j’observe que ces spécialistes de l’isolement s’amusent parfois de voir le monde plongé brutalement dans un mode de vie qui leur est tellement familier. Il se dégage chez certains patients qui me consultent une forme de jouissance cynique à la perspective que le partenaire travailleur « en poste » puisse enfin découvrir, à travers le confinement, une ébauche de ce qu’ils vivent, eux, au quotidien. « Bienvenue dans vis ma vie » ironisait ce patient, infirmier de formation expatrié aux USA, ayant suivi son épouse en poste. « Les mêmes qui m’expliquaient comment occuper mes journées se retrouvent à tourner en rond en pyjama, et vous voulez que je vous dise, je me marre ». Aujourd’hui, chacun a le tournis face aux nombreux sites, articles, émissions télé et radio qui s’empressent de donner des idées au monde pour éviter l’ennui, être productif, se cultiver, bouger, cuisiner. La page blanche est mondiale, le vide et l’ennui guettent. On fait comme si le vide devait se combler…

Si ces problématiques préexistaient au Covid 19, elles se retrouvent parfois accentuées, notamment avec la fermeture des écoles et le télétravail : le suiveur en famille se retrouve prisonnier d’un modèle traditionaliste dans lequel l’un travaille devant son écran (et à travers lequel se justifie la présence de la famille dans le pays) et l’autre doit gérer l’intendance de la maison, l’école à domicile et la garde des enfants. La tentation est grande de clamer plus de répartition des tâches, vite rattrapée par la culpabilité de ne pouvoir justifier de contraintes professionnelles. Cette ambivalence conduit souvent à un sentiment de colère contenue puisqu’impossible à exprimer et une sensation d’être pris(e) au piège.

Dans ce contexte, où sont exacerbées les tensions, le couple parental doit tenter de maintenir les rituels de la vie quotidienne, et inventer un nouvel emploi du temps. Préserver le couple passe par la participation de tous les membres de la famille. Il est essentiel d’établir des règles de vie commune, des moments d’étude, de loisirs, ensemble mais aussi chacun de son côté. Le couple doit s’aménager un espace-temps imperméable aux enfants. Le respect du temps de chacun s’impose.

En thérapie familiale, on propose dans certains cas l’alternance éducative : chacun des parents accepte de prendre la responsabilité́ éducative en alternance une semaine sur deux. Je propose à certains de mes patients confinés d’appliquer cette prescription de tâche sur un temps plus restreint, 2 jours/2 jours. Celui qui n’est pas « en responsabilité » observe, sans mot dire. Ces exercices permettent en général de découvrir les compétences de chacun, de retrouver de la créativité plutôt qu’une rivalité.

Les couples sans enfant, devront apprendre à ritualiser leur vie entre le temps du travail et le temps du couple sans interférence et chercher à instaurer et respecter leur frontière individuelle propre. Imaginer ensemble un projet pourra être l’espace créatif du couple. Il est plus sain de projeter sur la relation que sur l’autre.

Cette période de confinement obligatoire est riche d’observations. C’est un moment où chacun peut apprendre de l’autre, où une rencontre peut se faire. L’heure est au rééquilibrage de la cellule familiale, un des sujets récurrents de nos consultations en ligne aujourd’hui. Dans ce contexte, la thérapie en ligne est un outil tout à fait adapté et crée un espace-temps et une place pour l’intime. Les questionnements s’orientent vers une perspective de choix nouveaux pour ceux qui veulent durer positivement.

On peut imaginer que cette expérience va permettre des prises de conscience, et pour certains un nouveau départ, vers la recherche d’une meilleure qualité de vie. A l’annonce du confinement on sait que beaucoup ont quitté́ les villes, appris le télétravail et envisagent aujourd’hui la possibilité́ de se délocaliser. Tous les couples n’auront pas l’opportunité de trouver ensemble un poste qui leur convienne et ce sera l’heure des choix. Il y aura des suivis, et des suiveurs, sans nécessaire expatriation.

 

Marion Saintgery, psychologue clinicienne, thérapeute de couple et de famille, spécialisée dans les problématiques de l’expatriation et l’accompagnement des humanitaires sur le terrain.

EXPATRIATION : PARTIR OU RESTER ? UN CHOIX CORNELIEN FACE AU COVID 19

Les expatriés vivant en Afrique commencent à montrer des signes d’inquiétude. Si le continent est encore, officiellement, faiblement atteint, son système de santé n’est souvent pas adapté pour affronter la maladie. Partir ou rester, c’est la grande question que se posent, aujourd’hui, bon nombre des patients expatriés que je reçois, d’autant que la riposte à la pandémie ne prend pas la même forme d’un pays à l’autre. Partir et se rapprocher des siens (sans pouvoir les atteindre souvent), ou rester au risque de devoir possiblement affronter un climat anti-étrangers et l’aléa sanitaire de pays aux systèmes de soins très fragiles.

Au problème de gestion du confinement en lui-même s’ajoute souvent la question de son lieu et de l’éventualité d’un rapatriement/évacuation. En effet, la suppression en cascade des liaisons aériennes avec l’Europe et la fermeture des frontières nourrit la peur d’être pris au piège en Afrique et certains départs massifs, décidés ou subis ont été observés ces derniers jours. Une de mes patientes, vivant en Afrique de l’Est, a dû faire ses bagages du jour au lendemain, sommée de rentrer au pays par l’entreprise de son mari, lui-même assigné à rester sur place.

L’angoisse se lit sur les visages qui apparaissent successivement sur mon écran de consultation. Partir, mais pour aller où ? Beaucoup d’expatriés n’ont nulle part où aller. Certains ont mis leurs affaires dans un garde meuble en partant en poste à l’étranger, ou ont mis leur bien immobilier en location pendant leur absence, rendant leur pied à terre inaccessible. La quarantaine obligatoire se fait en chambre d’hôtel, la plupart du temps. Et ensuite ? L’hospitalité des amis ou de la famille engage une responsabilité considérable. D’autre part, envisager de quitter sa maison dans le pays d’expatriation est aussi source d’inquiétude dans l’éventualité où la situation venait à s’aggraver. Comment ne pas avoir le sentiment d’abandonner ses proches, ses collègues expat ou locaux restés sur place, en rentrant au pays ? Comment protéger ses biens propres en cas d’émeute ?

« Actuellement, il est plus sécure de rester, me disait une patiente au Mozambique. Je ne me vois pas errer dans les aéroports en ce moment, d’autant que rentrer représente 25h de voyage. Le foyer de l’épidémie est là-bas, pas ici. Mais quand la tendance va s’inverser, et que les ressources alimentaires et sanitaires vont manquer, nous serons alors encore plus en danger qu’en Europe. Et si la population locale nous désigne comme responsables ? »

Choisir de rester est une chose. Mais l’évolution du contexte local, notamment la dégradation de la situation sanitaire, sécuritaire ou politique, peut imposer de réviser ses plans. « J’ai l’impression de vivre avec une bombe à retardement » me confiait une autre patiente en Angola. Les systèmes de santé ici ne sont pas accessibles à tous. Si vous n’alignez pas les billets cash sur le comptoir, exigés avant toute entrée dans la salle d’attente, ils vous laissent crever sur place. On essaie d’expliquer aux locaux les gestes indispensables à appliquer, mais la promiscuité est omniprésente dans leur système de fonctionnement : taxis collectifs, minibus. Et quid du manque d’eau ?! comment se laver les mains ? » En effet, l’Afrique entretien une culture du partage, et de solidaritéSe confiner ou se replier sur soi-même est peu admis. Ni financièrement, ni culturellement. De quoi s’inquiéter pour la suite des évènements en Afrique.

Dès lors, que faire ? Cela peut générer beaucoup d’angoisse et une grande perte de repères. Autant de questions, qui sont grandement discutées en séance ces derniers jours, la thérapie en ligne offrant une possibilité de distanciation, dans ce contexte de confinement. L’inquiétude, la lourdeur du replis, l’isolement, et son pendant de promiscuité, les conflits de loyauté liés à la décision de partir ou rester, sont autant de thèmes qui sont travaillés en séance, permettant ensuite un meilleur contrôle des émotions et des prises de décision plus sereines.

Marion Saintgery, psychologue clinicienne, thérapeute de couple et de famille, spécialisée dans les problématiques de l’expatriation et l’accompagnement des humanitaires sur le terrain.

 

QUAND L’EXPATRIATION MET À MAL LA FONCTION PARENTALE

Les parents d’aujourd’hui sont souvent sujets au doute. La psychologisation à outrance des médias les a conduits à lire, regarder les émissions pour « mieux éduquer » et cette surexposition les plonge dans une crainte de mal faire. Chacun se retrouve à devoir légitimer sans cesse sa manière d’éduquer son enfant. Entre éducation conservatrice stricte et éducation laxiste et permissive, les nouveaux parents oscillent, tout en ayant conscience des limites de ces deux systèmes. Ils sont donc confrontés à une page vide : comment inventer une façon d’éduquer plus adaptée au monde d’aujourd’hui ? Dorénavant, chacun doit inventer son rôle de parent, la place qu’il occupe. Certains sont désemparés voire démunis face aux trésors d’oppositions que développent leurs enfants.

Les choses se compliquent considérablement lorsque ces parents, déjà en proie à ces interrogations éducatives et ayant du mal à trouver leur place, se retrouvent plongés dans le milieu de l’expatriation.

S’expatrier confère des avantages considérables comme celui de la découverte et de tout ce que cela suppose d’apprentissages, d’adaptabilité, de la possibilité de se réinventer à différents niveaux, libérés des représentations de l’entourage sur sa propre histoire.

Elle peut entraîner également tout un lot de désavantages comme la perte de repères, failles identitaires, baisse de l’estime de soi, dépression, etc. (Cf article précédent : Expatriation : ces « suiveuses en perte d’identité »)

Confrontés à une perte d’appartenance, il arrive que certains parents déjà fragilisés, se sentent perdus une fois sur place, et questionnés dans leur légitimité parentale.

  • Loin du contenant d’une famille élargie, ils ne peuvent plus se tourner vers eux pour demander de l’aide.
  • Chamboulés dans leur identité propre, ces parents se sentent trop vulnérables pour poser des limites et des repères à leurs enfants.
  • Cadrer présente à leurs yeux une menace de désamour et un risque de souffrance pour l’enfant. Ils sont aux prises avec la culpabilité d’avoir éloigné leurs enfants du reste de la famille, de leurs amis, de leurs repères, et ont tendance à projeter sur eux leur propre angoisse. Il devient alors très compliqué pour les parents de se sentir légitimés à dire non à leurs enfants. Ils ont déjà le sentiment des les avoir privés de leurs racines, il est donc exclu de les frustrer davantage.
  • Le contexte d’expatriation a souvent pour conséquence une omniprésence à la maison de l’un des parents, encore souvent la mère. Ayant perdu son appartenance professionnelle et sociale, elle aura tendance à surinvestir l’enfant. Dans ce contexte, la fonction paternelle séparatrice a du mal à se faire une place, car le conjoint sent bien que ce rôle de mère prend une fonction structurante.

Une de mes patientes ayant été extrêmement culpabilisée par sa famille sur son départ en expatriation et ayant quitté une bonne situation professionnelle pour suivre son mari, s’était mise à adopter une attitude surprotectrice avec son fils, laissant penser qu’il allait se briser à tout moment. Ce petit garçon de 5 ans s’est donc mis à adopter, uniquement en présence de sa mère, une attitude d’extrême fragilité en accord ses inquiétudes. A partir du moment où elle a été prise en charge, il s’est autorisé à s’affirmer, n’ayant plus besoin de la conforter dans cette fonction réparatrice.

C’est ainsi que ces enfants se retrouvent érigés au statut d’enfant roi, renforcés dans leur toute puissance par des parents en proie au doute, qui s’évertuent à tenter de combler leurs supposés manques et à les frustrer le moins possible. Il n’est pas rare d’assister à des scènes de sortie d’école pendant lesquelles les parents sont piétinés, disputés, bousculés par leurs enfants, sans qu’ils semblent trouver cela inapproprié.

Lorsque ces parents viennent consulter, c’est parce que les enfants se sont petit à petit installés dans des conflits autour du sommeil, de l’alimentation, de l’acquisition de la propreté, d’autonomie, de problèmes de limites (insolence, violence), problèmes scolaires. Le contexte est rarement pathologique mais risque de le devenir.

Les enfants ont besoin de limites structurantes. Les parents en perte d’appartenance, touchés dans leur identité propre ne sont plus à même de poser ces limites à leurs enfants. Or, ne pas mettre ce cadre équivaut à laisser l’enfant dans le vide, à vivre une toute puissance, et dans une angoisse permanente. Il est important que les parents puissent guider les enfants dans l’apprentissage de la frustration car ces limites sont structurantes et sécurisantes.

Cette forme de demande dans le contexte d’expatriation est très fréquente. La thérapie tend à aider les parents à reprendre leur place, à faire émerger leurs compétences, à reprendre confiance dans leurs capacités éducatives et surtout différencier amour et éducation, de sorte que cadrer ne soit plus synonyme de désamour.

Il est très étonnant de voir que souvent, quelques séances suffisent pour que le symptôme pour lequel les parents sont venus consulter, disparaisse.

Marion Saintgery, psychologue clinicienne, thérapeute de couple et de famille, spécialisée dans les problématiques de l’expatriation et l’accompagnement des humanitaires sur le terrain.

 

EXPATRIATION : CES «SUIVEUSES» EN PERTE D’IDENTITE

Près de deux millions de Français ont fait le choix de partir vivre à l’étranger. La légende raconte que chaque femme qui suit son mari à l’étranger se transformerait en créature oisive partageant ses journées entre le tennis, la manucure, ses déjeuners entre amies et le tea-time dans un luxueux hôtel. Il arrive que derrière le mythe “sexy” de l’expatriation se cache de vraies souffrances : isolement, dépression, perte de repères, conflits identitaires, problèmes de couples qui en découlent, problèmes familiaux. Elles concernent l’expatrié, plus souvent le conjoint, que nous nommerons ici le “suiveur” ou la “suiveuse”.

Le terme «expatrié » signifie « loin de la patrie », et « patrie » vient de pater, le « père ». S’expatrier, c’est perdre ses repères, se séparer de sa terre, et implique donc un travail de deuil qui peut être plus ou moins bien vécu. Le problème spécifique de l’expatrié est qu’il lui est difficile d’en parler, de savoir à qui s’adresser. Il y a parfois la barrière de la langue, mais aussi et surtout : c’est un tabou. En effet, il apparaît indigne de se plaindre lorsque les conditions de vie du suiveur sont vécues par l’entourage resté dans le pays d’origine comme idylliques, avec une situation matérielle reconnue ou fantasmée comme enviable. A cette image de « vie dorée », il faut ajouter la distance et l’irrégularité des liens avec la famille élargie (voire les enfants dans le cas de famille recomposée) et l’entourage qui crée un terrible décalage. Sur place, la communauté des expatriés est souvent très restreinte et fonctionne sur un mode autarcique : tout le monde se connaît, sait tout sur tout… Mais dans le fond, les gens sont réunis par le contexte, par hasard et non vraiment par choix. Ils sont ensemble pour une durée limitée, 2 ou 3 ans. Ce microcosme souvent artificiel ne laisse pas toujours beaucoup de place à une parole sincère. Enfin, il y a parfois un manque de préparation : on est parti sans vraiment mesurer toutes les conséquences de ce changement de vie pour soi et surtout pour son entourage.

Le « suiveur » qui a « tout quitté » pour le projet d’expatriation, encore souvent la femme, a un rôle primordial. Nous prendrons ici pour exemple la femme en tant que suiveuse, en précisant que nous rencontrons de plus en plus d’hommes qui endossent ce rôle. Elle peut être vecteur d’intégration si elle vit positivement ce départ car elle dispose de plus de temps, comme elle peut devenir une source de soucis majeurs si elle vit mal cette situation. Certaines femmes, qui ont quitté leur profession, peuvent mal vivre cette subite inactivité, d’autant plus que tous les aspects de la vie quotidienne sont pris en charge par du personnel sur place. Au sentiment de deuil d’avoir quitté famille et amis s’ajoute une baisse de l’estime de soi. Car alors comment échapper au statut traditionnel de la femme au foyer, qui même dans les tâches quotidiennes, certes peu valorisantes, est secondée par du personnel (dont elle ne peut faire l’économie car on sait combien il est extrêmement mal vu de ne pas créer ce type d’emploi dans le pays d’accueil). De nos jours, une expatriation se prépare et il est aisé d’obtenir beaucoup d’informations au sujet du pays vers lequel la famille va être dirigée, grâce à Internet. Mais rien de peut les préparer à ce qu’ils vont ressentir, une fois arrivés dans le pays d’accueil. Plus la culture du pays d’expatriation est éloignée de l’expatrié, plus le risque de choc culturel est grand. Pour les “suiveuses”, l’expérience peut spécialement se transformer en véritable défi lorsque arrive le jour où leur mari disparaît pour une durée prolongée en voyage d’affaires/mission et que leurs enfants disparaissent dans le bus scolaire. Voici ce que me livrait une patiente: « Je n’avais pas anticipé le flot d’émotions qui me submergerait et le ressentiment envers mon mari qui avait franchi la porte vers une journée de travail qui l’attendait. Je ne m’attendais certainement pas à me sentir si désespérément sans sécurité, si bien que ma seule envie était de rester cachée dans mon lit toute la journée. »

Il y a trois principaux facteurs précipitant derrière cette forme de choc culturel, qui ne cessent de pousser de nombreuses femmes d’expatriés au-delà des limites de leurs zones de confort : – L’abandon d’une carrière : l’indépendance financière a maintenant été remplacée par une totale dépendance vis-à-vis du mari, – La perte de la confiance en soi et de l’estime de soi, typiquement forgées autour de l’identité professionnelle et du feed-back des amis, de la famille, causent de nombreux symptômes tels que fatigue, anxiété, insomnie, colère et ressentiment à l’égard du mari ; – La perte de maîtrise et la crainte d’être mal perçue. Une autre patiente me livrait le choc d’être dorénavant connue sous le nom de « Mme – La femme de – qui travaille chez » et d’être identifiée par le terme non moins flatteur de « trailing spouse » : « femme que l’on traîne derrière soi».

Nos « suiveurs » se vivent donc parfois dans cette aventure comme des passagers clandestins ne correspondant à aucune réalité, financière ou statutaire. Souhaitons que cet article puisse permettre d’une part, aux personnes concernées de se sentir légitimées dans leur mal être, afin qu’elles puissent laisser la place à une parole libératrice, sans honte ou culpabilité, et d’autre part qu’il puisse éclairer l’entourage sur place, et/ou resté dans le pays d’origine, afin de pouvoir accompagner au mieux l’être aimé. La psychothérapie en ligne offre, entre autres, une possibilité d’écoute pour expatriés incompris qui développent une culpabilité de ne pas réussir à s’épanouir dans ce qui est vécu par l’entourage resté dans le pays d’origine, comme une « vie paradisiaque ».

Marion Saintgery, psychologue clinicienne, thérapeute de couple et de famille, spécialisée dans les problématiques de l’expatriation et l’accompagnement des humanitaires sur le terrain.