LA DOUBLE CULPABILITÉ DE L’HUMANITAIRE

Peut-on imaginer plus belle ambition collective que de porter secours, là où les hommes souffrent et meurent ? Fournir aide et assistance à tous, témoigner au monde et œuvrer sur le terrain afin qu’aucune tyrannie ne puisse durablement s’installer en silence : Ce sont sur ces impératifs que l’humanitaire s’est développé. Mais en pratique, travailler dans ce domaine nécessite de jongler avec certains paradoxes qui font la vie de l’humanitaire : l’adrénaline que convoque cette mission à laquelle s’oppose un besoin de stabilité, les conditions extrêmes vécues sur le terrain qui contrastent avec le socle réconfortant de la vie « ordinaire » laissé à la maison.

Travaillant dans des contextes souvent difficiles, les humanitaires placent le travail avant tout le reste, puisque peu d’autres repères durables les ancrent à leur lieu de vie. Le déracinement est réel, et le travail prend le relai d’une famille qu’on ne voit que quelques semaines par an. Le métier est à risque, physiquement mais aussi psychologiquement : risques d’épuisement psychique, de stress cumulatif, d’accumulation d’émotions douloureuses face aux victimes, risques de stress post traumatique, d’épuisement professionnel, etc.

Lorsque j’ai commencé travailler avec des humanitaires en mission sur le terrain, il y a 10 ans, je m’attendais à ce que la plus grande source de stress pour eux soit le fait d’être confrontés aux histoires de vie tragiques, aux images de guerre, de viol, de violence, de torture, et de mort. J’ai été frappée par le fait que ce n’était généralement pas ce qui motivait la demande en séance. Il s’agissait plutôt d’allégations touchant à la vie personnelle. J’ai pu observer que ces patients étaient aux prises avec ce que j’ai appelé une double culpabilité : l’une générée par un sentiment d’impuissance sur le terrain, et l’autre par le décalage identitaire au retour chez soi.

SUR LE TERRAIN

Affectés dans des pays détruits par la guerre, ou par des catastrophes naturelles, les humanitaires sont souvent confrontés à des situations qui mettent leur vie en péril, les place en témoins d’exactions cruelles, ou les confrontent à des populations en détresse. C’est une vie de contraintes, de don de soi, dans des conditions de travail difficiles : disponibilité (horaires imprévisibles et irréguliers), mobilité importante, (déplacements, célibat géographique), résistance dans l’urgence, sous pression, prises de décisions rapides et parfois vitales, sont autant de qualités qu’ils doivent mobiliser.

Face à l’ampleur de la souffrance humaine, l’humanitaire accumule parfois une frustration et un sentiment d’impuissance érodant sa motivation et son énergie. Il développe un sentiment de culpabilité lié à l’impossibilité de changer les choses, face à l’injustice : la frustration, la colère l’amènent au découragement. Ces ressentis combinés à la fatigue et au stress, peuvent contribuer à l’épuisement professionnel et mener à ce moment où le corps dit « stop » et ne peut plus aller de l’avant.

À comparer leur vie avec celle des personnes en difficulté, les humanitaires finissent par percevoir leurs besoins et souffrances comme négligeables. Ils développent une sorte de fatigue de compassion. Leur besoin de repos, de se déconnecter du travail, et même une simple pause déjeuner peuvent être perçus comme luxueux et indécents face aux besoins de nourriture, d’abris et de sécurité du monde alentour. Par conséquent, dire « non », poser des limites devient difficile et s’accompagne de culpabilité. De la même manière, leurs problèmes personnels peuvent paraître insignifiants. Ils ne méritent pas leur attention et ils peuvent se sentir coupables de leur accorder du temps ou de l’énergie.

RETOUR À LA MAISON

L’humanitaire est par définition quelqu’un qui part. Par opposition, leurs familles et amis sont « ceux qui restent ». Le retour à la maison ne va pas de soi. C’est un moment de confrontation à une autre réalité, à une autre temporalité, à une autre appréhension de « l’urgence ». Lorsqu’il rentre, l’humanitaire est rarement accueilli en « sauveteur », tel que cela peut être perçu plus généralement dans l’inconscient collectif. Au titre glorieux d’humanitaire s’oppose l’image culpabilisante de « l’absent ». La réintégration au sein de la cellule familiale et sociale s’avère souvent plus complexe qu’attendu. Lors de ses retours à la maison, il prend souvent toute la mesure du fait que la famille et les amis restés sur place ont dû fonctionner sans lui. Il est confronté à la culpabilité de ce vide qu’il a laissé. L’un de mes patients me livrait sur un ton coupable : « Il y a des anniversaires, des fêtes ou des Noëls en famille que l’on rate forcément. Ils font semblant de ne pas nous en vouloir, on fait semblant de ne pas s’en mordre les doigts« .

De son côté, l’humanitaire a le sentiment que ses proches ne peuvent pas comprendre ce qu’il a vécu et communique donc peu sur ce qu’il vient de vivre. A contrario, l’entourage en attente de partage, reste dans la frustration du silence.

Enfin, il doit faire l’effort de se réadapter à la vie normale sous peine d’être totalement déconnecté de la réalité et de la souffrance de son entourage : Retrouver la capacité de compatir par exemple à l’indignation d’un ami qui a attendu deux heures à La Poste n’est pas chose facile et reste cependant la clé d’une reconnexion. Certains humanitaires culpabilisent lorsqu’ils perdent cette capacité d’indignation. Leur expérience aux contacts de population en détresse, a singulièrement et naturellement modifié leur échelle de valeur. « Il y a des missions où le niveau de fatigue, de stress, de trauma est assez élevé, me confie une patiente qui revient de Syrie. Et quand on revient, on a vraiment besoin de temps seul. On a les émotions à fleur de peau ».

DE LA NÉCESSITÉ QUE L’AIDANT SOIT AIDÉ

Par conséquent, le travail avec les humanitaires nécessite de prendre la mesure de cette double culpabilité, et de travailler sur la dualité entre la réalité de leur travail de terrain et leur vie personnelle.

Lorsqu’ils sont aux prises avec cette double culpabilité, ils ont tendance à considérer leurs besoins et leurs souffrances comme négligeables, et parallèlement ont tendance à mettre les autres à distance. Un sentiment de perte d’accomplissement personnel s’installe à un double niveau. La personne a le sentiment de ne pas y arriver, d’être incompétente professionnellement comme personnellement, et perd confiance en elle. Les humanitaires qui consultent décrivent ne plus savoir comment justifier leur choix, ni ce qui est « normal » de ce qui ne l’est pas, plongés dans une autre réalité d’existence.

Dans le travail thérapeutique, il s’agit de reconnaître cette souffrance personnelle, aider à sortir de cet isolement, retrouver du lien à l’autre, et retrouver sa place. Il faut réapprendre à prioriser ses propres besoins, à mettre en place des limites saines et à dire « non » sans se sentir coupable. La psychothérapie en ligne offre, dans ce contexte, l’avantage de pouvoir permettre un suivi sur le terrain, ainsi qu’une préparation, en amont, au retour dans la famille.

Marion Saintgery-Bourgarel, psychologue clinicienne, thérapeute de couple et de famille, spécialisée dans les problématiques de l’expatriation et l’accompagnement des humanitaires sur le terrain.

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