L’expatriation en couple implique de faire le choix commun d’un déracinement, pour aller vivre ensemble dans un pays souvent méconnu. Dans cette aventure singulière, chacun a pris la décision souvent difficile de tout quitter, de sorte que la cellule couple constitue, pour un temps défini, l’unique support identitaire, la source majeure du sentiment d’exister des partenaires. Le temps de l’arrivée en expatriation est en fait un temps d’isolement où tout est à écrire. Face à l’ensemble des changements que suppose ce choix de vie, (absence de leurs repères sociaux et familiaux, intégration sociale, redistribution des rôles au sein du couple, rapport au temps) les partenaires vont avoir tendance à surinvestir leur couple comme valeur refuge, dans les premiers mois de leur arrivée. Malgré certaines difficultés et remises en question que présente le défi de l’expatriation pour le couple qui arrive dans un nouveau pays, j’ai été très intéressée d’observer qu’il est assez rare de recevoir des demandes de thérapie de couple lors des premiers mois. Il m’a semblé important de se pencher sur la question de la temporalité. Celle du couple, dans sa phase tout à fait passionnante de repli et de créativité. Mais aussi celle de la possible rencontre, le cas échéant, entre un couple expatrié et son thérapeute. Il s’agit de saisir pourquoi et comment cette rencontre est rendue possible dans un créneau temporel singulier.
Perte des repères familiaux et sociaux
L’arrivée dans le pays d’accueil va plonger les partenaires dans un entre deux, entre leur appartenance propre à leur pays d’origine qu’ils ont quitté, et la nécessité de s’intégrer au pays d’accueil. A ce stade ils n’ont plus beaucoup de repères et tout est à construire. L’entourage, resté dans le pays d’origine, ne comprend pas toujours le départ du couple et a souvent la tentation d’imaginer leurs conditions de vie comme idylliques, avec une situation matérielle reconnue ou fantasmée comme enviable. A cette image de « vie dorée », s’ajoute la distance et l’irrégularité des liens qui crée un décalage inévitable, souvent très culpabilisant. Le couple expatrié est vécu comme celui qui est parti, donc absent, celui qui a fait le choix de cette vie d’éloignement, d’un relâchement de ses attachements filiaux et amicaux, pour des raisons professionnelles ou personnelles. Selon le pays d’expatriation, il est aussi celui qui génère potentiellement de l’inquiétude pour la famille restée sur place. Enfin les partenaires expatriés ne constituent plus, pour un temps, des personnes ressources sur place en cas de nécessité de soutien, pour les membres de la famille et pour les amis.
La course à l’intégration sociale
A l’arrivée, cette entité va être le plus souvent d’abord confrontée au monde des autres expatriés, à travers son appartenance professionnelle, scolaire (si enfants), culturelle (registre de l’ambassade de son pays d’origine). Il est important de noter que la communauté des expatriés est constituée de personnes réunies par le contexte, par hasard, et non par choix. Les postes sont pourvus généralement pour une durée limitée, 2 à 4 ans en moyenne, confrontant ces nouveaux arrivants à une temporalité spécifique qui implique de faire vite. Le temps de l’approche, de la découverte, est nécessairement réduit. Le couple doit rapidement développer des stratégies d’adaptation et tenter d’interpréter ce que ce nouvel environnement attend de lui, et développer des relations et des appartenances, essentielles à son adaptation dans le pays. Mais il est fondamental de comprendre que toute relation affectivement investie, que tout engagement les expose à l’inéluctable souffrance de la séparation, car il faudra bien partir un jour. Il faut alors trouver la juste distance, afin de faire sa place sans s’y perdre, découvrir mais se protéger. Là encore, le couple est vécu et fantasmé comme le pilier identitaire, sur le long terme.
Redistribution des rôles au sein du couple
Ce moment de flottement n’est pas toujours simple à vivre, d’autant que la cellule couple peut être aussi « attaquée » de l’intérieur par une redistribution des rôles. En effet, en expatriation, il est rare que les deux membres du couple aient tous deux un travail qui les attend dans le nouveau pays et c’est très majoritairement celui qui a le salaire potentiellement le plus élevé qui déclenche ce changement. Souvent, celui qui est « suiveur » reçoit un visa sans autorisation de travail. Ce qui signifie que le couple doive renoncer à l’un des salaires, et qui implique un changement radical de style. Confrontés aux difficultés du choc des cultures, des codes, de la langue, de l’installation, les partenaires sont plongés dans la réorganisation de leur monde interne, comme externe. C’est un changement radical qui nécessite de verbaliser leurs frustrations, de redéfinir leurs rôles, de rechercher des solutions. Au cours de ces premiers mois, le couple teste ses capacités d’adaptation et de créativité en se confrontant à la différence. Les partenaires se seront parfois saisis de la possibilité de se réinventer socialement, osant une façon nouvelle de se raconter et de se comporter en société.
Un rapport au temps singulier
La durée limitée de cette expérience d’expatriation implique une façon d’évoluer dans l’ici et maintenant, d’autant que la plupart des couples ne savent pas à 6 mois près quelle sera la future destination. De plus, beaucoup de postes à l’étranger nécessitent souvent du travail de terrain impliquant des absences régulières (de 1 à 3 semaines en moyenne) de l’un des partenaires. Ces ruptures temporelles amènent de fait une danse du quotidien différente du modèle traditionnel, cassant la possibilité d’une routine et impliquant des réajustements réguliers du fait de la rupture de dynamique.
Un temps de l’impossible séparation
J’ai pu remarquer que cette période des premiers mois a ceci de spécifique qu’en dépit des nombreuses difficultés rencontrées, le couple ne semble pas laisser la place à la question de sa viabilité. C’est comme si le défi de l’expatriation en lui-même, et la gestion autocentrée de cette institution imposait une sorte d’évidence à être ensemble, renforcée, bien évidemment, par le déséquilibre financier et la distance avec les appartenances d’origine. Le temps de l’arrivée a tendance à plonger le couple dans une mécanique d’impossible séparation. Dans cet entre-deux, le couple n’est plus vraiment chez lui « là-bas » et pas encore intégré « ici ». Il a fait des sacrifices importants de sorte que lorsque l’un se montre triste ou nostalgique, cela attaque directement la responsabilité du couple, comme si chacun des partenaires se devait être le pansement de l’autre. Dans cette temporalité, chacun des partenaires cherche à percevoir l’autre comme son semblable et tous deux s’identifient mutuellement par effet miroir. La phase d’adaptation réactive souvent la phase de « lune de miel » du couple, lui donnant l’illusion d’un absolu. A ce stade, cette petite institution se doit d’être, à la fois, le lieu de plaisir, d’épanouissement, de sécurité psychologique et financière, et de confiance.
Le créneau temporel des demandes de thérapies de couple
Petit à petit, l’institution couple va s’ouvrir au monde extérieur et développer d’autres relations et d’autres systèmes d’appartenance, se décentrant de la relation exclusive, au profit de plus d’individualité. Un nouveau rythme s’installe. J’ai pu constater que les demandes de thérapie de couple surviennent généralement une fois passée la phase de surinvestissement du couple, et plus précisément dans les moments du rapprochement de l’inéluctable départ. L’impératif d’existence du couple est alors fragilisé, à la fois par les séparations à venir avec tout ce qui compose l’environnement devenu familier, mais aussi par la porosité de son enveloppe protectrice permettant l’émergence des questionnements et des problématiques habituelles d’un couple.
Le couple expatrié n’échappe évidemment pas aux crises et aux fragilisations classiques que rencontrent tous les couples en général. Mais il se distingue notamment dans son rapport au temps : Un couple sans passé pour son nouvel environnement, doit s’adapter rapidement à un présent dans un nouveau pays, dans lequel il n’y a pas de possibilité de projection à long terme. La seule possibilité de s’inscrire dans un futur est de miser sur la maison couple, supposée durer. Les relations et appartenances vont et viennent et vont rarement durer. Le couple peut être alors fragilisé lors phases de changements de poste car menacé par l’angoisse de la perte et la perméabilité nouvelle qui a laissé entrer d’autres relations et appartenances.
Il est à mon sens fondamental de comprendre que lorsque cette rencontre est rendue possible, la plupart des couples expatriés qui consultent dans ces moments particuliers de transition viennent chercher, entres autres, chez le thérapeute, la reconnaissance de leur existence propre.
