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LA PONCTUATION DU SILENCE DANS LES MESSAGERIES INSTANTANEES : DU SILENCE AMBIGU AU SILENCE VISIBLE

Marion SAINTGERY  Psychologue clinicienne – Thérapeute de couple et de famille – Spécialisée dans les problématiques de l’expatriation et l’accompagnement des humanitaires sur le terrain.

« Tu m’écris quand tu as le temps. Moi, je réponds dès que je vois ton message. C’est ça la différence entre nous. Pour moi, c’est montrer que je tiens à toi, que tu comptes assez pour être une priorité. Mais pour toi, je suis juste une tâche de plus sur ta liste, (…). J’ai compris que l’amour, les efforts et l’attention ne peuvent être forcés. (… )Peut-être qu’il est temps d’arrêter de courir après quelqu’un qui ne me donne du temps que quand ça l’arrange. L’amour n’est pas une question de commodité, c’est une question de constance. (…). Je mérite quelqu’un (…) qui ne me laisse pas toujours dans l’attente, à douter de ma valeur. Donc, si tu ne m’écris que quand tu as le temps, peut-être qu’il est temps que j’arrête de répondre ».

Citation anonyme et virale sur les réseaux sociaux.

 

À l’ère des messageries instantanées, une nouvelle grammaire sociale s’est imposée, modifiant considérablement l’expérience subjective du silence interpersonnel. Elle ne figure dans aucun manuel, mais tout le monde en maîtrise intuitivement les codes : accusés de réception, statuts « en ligne », indicateurs de frappe, emojis, silences. Pour autant, tout le monde ne les interprète pas forcément de la même façon. Avant l’apparition de ces indicateurs, l’absence de réponse laissait subsister une incertitude : le message avait-il été reçu ? Était-il lu ? Cette ambiguïté permettait une certaine neutralité interprétative. Les confirmations de lecture actuelles sur messagerie suppriment ce flou. Le silence devient observable, objectivé, traçable — et dès lors potentiellement interprétable comme intentionnel. Il n’est plus neutre. Il devient signifiant. D’un point de vue psychologique, cette visibilité transforme un non-événement (l’absence de réponse) en stimulus social saillant.

Une nouvelle ponctuation émotionnelle

Au langage dit analogique traditionnel (intonation, regard, posture) se substitue aujourd’hui une communication écrite instantanée qui a sa propre ponctuation affective. Les emojis, la ponctuation ou encore la rapidité de réponse remplissent une fonction de régulation socio-émotionnelle. Les points de suspension peuvent suggérer l’hésitation, le point final la froideur, l’absence d’emoji une distance. Ces derniers jouent un rôle de compensation : ils remplacent les intonations, les expressions faciales, le langage corporel. Ils traduisent l’ironie, la tendresse, l’enthousiasme — ou parfois l’ambiguïté. Un simple « ok » peut sembler sec, tandis qu’un « ok 😊 » adoucit le propos. De même un délai inhabituellement long ou un message bref peuvent être interprétés comme des signaux de distance. À l’inverse, la réactivité immédiate et l’abondance de marqueurs affectifs peuvent renforcer le sentiment de proximité.

Ainsi, un message lu sans réponse n’est pas seulement un silence : il doit être comparé aux habitudes précédentes, au ton habituel, au délai moyen de réponse. La temporalité devient elle-même un signe. Répondre immédiatement peut signifier l’intérêt ; répondre tardivement peut être interprété comme une hiérarchisation des priorités.

La lecture d’un message sans réponse active fréquemment des processus d’attribution causale, afin de déterminer si le comportement observé relève de facteurs internes ou externes. Selon les cultures et les tempéraments, « lâcher un vu » peut revêtir des sens très différents :

  • Indifférence: le message ne mérite pas de réponse.
  • Rejet passif: éviter le conflit en ne répondant pas.
  • Surcharge cognitive: lire dans l’urgence et remettre à plus tard.
  • Stratégie relationnelle: instaurer une distance, créer un manque.
  • Normalité pragmatique: considérer qu’aucune réponse n’est nécessaire.

Dans des cultures dites à communication « explicite » (où l’on verbalise directement ses intentions), l’absence de réponse peut être vécue comme une impolitesse et générer de la colère, de la tristesse voire du conflit. À l’inverse, dans des cultures plus « implicites », le non-dit fait partie intégrante de l’échange et le silence peut être perçu comme une réponse suffisante.

L’instantanéité comme norme sociale

L’accélération des échanges a installé une attente implicite de réactivité. Parce que le message est reçu en temps réel, il devrait — en théorie — être traité en temps réel. Cette pression crée une tension paradoxale : la technologie permet une connexion permanente, mais l’humain n’est pas conçu pour une disponibilité continue. Ne pas répondre devient alors un acte socialement visible. Et plus la relation est proche, plus le silence est chargé de sens. La temporalité devient alors un indicateur relationnel. Plus la relation est investie affectivement, plus le silence est susceptible d’être interprété comme signifiant.

Attachement et hypersensibilité numérique

Certaines personnalités sont plus sensibles aux micro-signaux relationnels. Les individus anxieux ou fortement investis émotionnellement auront tendance à interpréter le silence comme une menace pour le lien. D’autres, plus indépendants ou pragmatiques, n’y verront qu’un détail fonctionnel. La messagerie instantanée agit ainsi comme un amplificateur des dynamiques d’attachement préexistantes et met en lumière nos attentes implicites en matière d’attention, de reconnaissance et de validation.

La réaction émotionnelle dépend moins du comportement objectif de l’autre que du style d’attachement, du niveau d’estime de soi, des expériences relationnelles antérieures, des capacités de régulation émotionnelle.

Ainsi, le silence numérique agit comme un miroir contemporain des fragilités relationnelles individuelles. C’est un déclencheur projectif : il ne porte pas en lui-même une signification stable, mais devient le support d’élaborations internes.

Vers une éthique du message

Apprendre à gérer ce silence devient alors une forme d’intelligence relationnelle. Certains choisissent de désactiver les accusés de réception pour réintroduire une zone d’ambiguïté protectrice. En supprimant la preuve visible de la lecture, ils rétablissent une marge de respiration, une distance qui protège autant leur temps que leur équilibre émotionnel. Ce geste n’est pas nécessairement une fuite ; il peut être une manière de refuser l’injonction à la réponse immédiate. D’autres adoptent une stratégie opposée : envoyer un bref message — « je te réponds plus tard » — afin de désamorcer l’angoisse de l’attente. Ce micro-accusé de présence devient un outil de régulation affective. Il reconnaît l’autre, valide son importance, tout en posant une limite temporelle.

Ainsi se construit progressivement une éthique du message : un ensemble implicite de normes visant à concilier disponibilité et respect de soi et de l’autre. Dans cette perspective, répondre ne relève plus seulement de la politesse, mais d’une responsabilité relationnelle. Il ne s’agit pas d’être constamment joignable, mais d’être cohérent : aligner ses réponses avec l’importance que l’on accorde réellement à la relation. La maturité numérique ne consiste donc pas à répondre vite, mais à répondre juste.

Le silence, dans les messageries instantanées, n’est plus une simple absence : il est devenu une ponctuation. Visible, horodaté, parfois mesuré en minutes, il s’inscrit dans une nouvelle grammaire relationnelle où la temporalité vaut presque autant que les mots eux-mêmes. Ce qui relevait autrefois de l’indétermination appartient désormais au registre de l’interprétation. Pourtant, le silence numérique n’a pas de signification universelle. Il ne parle qu’à travers nos attentes, notre histoire affective, notre culture et notre manière d’investir le lien. Il révèle moins l’intention de l’autre qu’il ne met en lumière notre propre rapport à l’attente, à la priorité, à la reconnaissance. Dans cet espace saturé de signaux, l’enjeu n’est donc pas de supprimer le silence, mais d’apprendre à le contextualiser, à le décoder avec prudence, et parfois à le tolérer. Développer une éthique du message, c’est accepter que la disponibilité permanente soit une illusion technologique et que la qualité d’un lien ne se mesure ni à la rapidité d’une réponse ni à la présence d’un indicateur de couleur. En définitive, la véritable maturité relationnelle à l’ère numérique consiste à ne pas confondre instantanéité et importance. Le silence n’est pas toujours un désamour ; il est parfois simplement la trace d’une humanité qui, malgré la connexion continue, a encore besoin de temps.

BURNOUT : UNE CONSÉQUENCE « NORMALE » FACE À UN CONTEXTE « ANORMAL »

 

Marion SAINTGERY  Psychologue clinicienne – Thérapeute de couple et de famille – Spécialisée dans les problématiques de l’expatriation et l’accompagnement des humanitaires sur le terrain.

Dans ma pratique clinique je rencontre de plus en plus de patients qui se vivent au travail comme dépassés, incompétents, pas assez formés, pas assez rapides, débordés, présentant des tableaux d’épuisement professionnel parce que toujours « en retard ». Il y a plusieurs facteurs qui entrent en jeu dans l’augmentation du mal être au travail. J’aime à replacer le curseur au bon endroit en rappelant à mes patients qu’il semble aujourd’hui impossible d’éprouver  le doux sentiment de satisfaction du travail accompli de fin de journée. En thérapie, il est primordial de reconnaître la violence à laquelle sont confrontés ces travailleurs et de leur faire prendre conscience que dans une société marquée par l’impératif de performance, d’optimisation et de productivité, l’individu est mis en position d’être éternellement défaillant. De plus, le travail n’étant plus uniquement une activité rémunératrice, il est devenu un espace d’accomplissement personnel, un vecteur de reconnaissance sociale, et souvent, le principal pilier de l’estime de soi. Cette survalorisation du travail comme lieu d’épanouissement, couplée à la demande toujours plus grande de performance, exposent les individus à une vulnérabilité psychique croissante, générant un sentiment d’inefficacité, de culpabilité et une mésestime de soi parfois profonde. On demande toujours plus, plus vite, et dans l’immédiateté. Rien ne suffit jamais. C’est ce mécanisme qu’il convient de comprendre et d’accepter afin d’apprendre à fonctionner autrement.

        1. La pathologisation de la souffrance au travail

La santé mentale permet de réguler une société, d’optimiser des ressources économiques, d’avoir des individus performants dans un contexte de concurrence mondialisée. Dans cette optique, de plus en plus de problématiques vont être « santémentalisées ». En effet, dans une logique d’ultra performance, on préfère aujourd’hui médicaliser la souffrance au travail plutôt que de remettre en question les problèmes de management qui la sous-tendent. Par exemple, les suicides chez orange en 2006 ont été reliés à de la souffrance psychologique, des risques psychosociaux, des problèmes de santé mentale, plutôt que de se concentrer sur le problème contextuel et structurel de l’entreprise. Les problèmes de concurrence et de managements délétères dans le travail sont évincés de sorte que l’on préfère cibler de préférence la façon dont l’individu va s’adapter ou pas à la concurrence. Et donc la santé mentale devient un opérateur d’adaptation des individus. Elle individualise permettant ainsi de ne pas remettre en question le cadre.

        1. La course à l’optimisation : un piège pour le sentiment d’efficacité personnelle

Le culte de la performance impose un rythme effréné. Les individus sont pris dans une logique d’amélioration continue et de dépassement constant. Ce n’est plus ce que l’on fait qui compte, mais tout ce que l’on n’a pas encore fait. Cette insatisfaction chronique nourrit un cercle vicieux : plus on s’efforce de répondre aux attentes implicites ou explicites de l’entreprise, moins on a le sentiment d’y parvenir, ce qui alimente le doute, le stress, et la fatigue mentale.

        1. La culpabilité comme moteur… et poison

Le sentiment de culpabilité occupe une place centrale dans la souffrance au travail. S’il peut, dans une certaine mesure, favoriser la cohésion sociale et le respect des normes, il devient délétère lorsqu’il est intériorisé de manière excessive.  L’individu s’identifie aux valeurs de son entreprise, en intègre inconsciemment les règles, jusqu’à culpabiliser lorsqu’il ne s’y conforme pas parfaitement. Cette culpabilité internalisée est comparable à celle que l’on observe dans les institutions religieuses : elle agit comme une norme intériorisée, difficilement questionnable, presque morale. L’échec à répondre aux exigences devient alors une faute personnelle, et non la conséquence d’un système dysfonctionnel.

        1. L’idéal de reconnaissance : un besoin psychique fondamental

Notre quête d’épanouissement professionnel est indissociable de notre besoin de reconnaissance symbolique. Au-delà de la rémunération, ce que recherchent les travailleurs est une forme de validation existentielle : être utile, être vu, être reconnu. Mais dans la réalité du monde professionnel, cette reconnaissance se fait rare. Les feedbacks positifs sont peu fréquents, l’attention se porte davantage sur les erreurs que sur les réussites. Le salarié est ainsi contraint à un surinvestissement émotionnel et psychique pour obtenir une gratification souvent absente, ce qui peut être assimilé à une quête d’amour impossible : on cherche sans cesse à obtenir un signe de reconnaissance, dans un système qui valorise l’individu surtout lorsqu’il performe… et le sanctionne dès qu’il échoue.

        1. Estime de soi et identité professionnelle : une fragilité contemporaine

L’estime de soi est intrinsèquement liée à notre sentiment d’utilité sociale. Or, dans une société où le travail est perçu comme le principal vecteur d’intégration et de valeur personnelle, les périodes de doute, d’inefficacité, ou de chômage sont vécues comme des échecs identitaires. Le travail n’est plus seulement ce que l’on fait, il devient ce que l’on est. Dès lors, l’impossibilité d’atteindre les standards de performance imposés est vécue comme un échec de l’être. Cette identification excessive au rôle professionnel est un facteur majeur de détresse psychique, et sont malheureusement souvent diagnostiqués sous la forme de troubles tels que le burn-out, l’épuisement émotionnel, ou des troubles anxiodépressifs. Dans un système malade, c’est l’individu qui est là pathologisé.

La souffrance au travail est à la fois une question de surcharge ou de mauvaise organisation mais elle est également liée à des mécanismes inconscients, à des attentes intériorisées et à un besoin de reconnaissance frustré. Enfin, ce que l’on dit moins, c’est qu’elle est liée à une course folle qui place tout travailleur dans l’incapacité d’être là où le système l’attend. Dans un contexte où la valeur travail est sacralisée, il devient urgent de repenser les modalités de reconnaissance, d’accepter les limites humaines et de permettre aux individus de retrouver un rapport apaisé à leur activité professionnelle. Réapprendre à être plutôt qu’à performer, voilà sans doute un des défis majeurs pour une santé mentale durable au travail. Il faut comprendre que cette grille de lecture, largement instrumentalisée par les sociétés actuelles, fait disparaître les humains au profit de modèles numériques ou managériaux, et qui nous fait oublier l’importance des relations et du temps. Le burnout au fond est une réaction normale face à un contexte anormal. Nous, les professionnels de la santé, avons un rôle primordial à jouer pour faire changer les mentalités.

PROTOCOLE DE SOUTIEN A LA PARENTALITE EN CONTEXTE D’EXPATRIATION

Marion SAINTGERY  Psychologue clinicienne – Thérapeute de couple et de famille – Spécialisée dans les problématiques de l’expatriation et l’accompagnement des humanitaires sur le terrain.

Je reçois de plus en plus de demandes de parents, en contexte d’expatriation, pour leurs enfants « en crise », « colériques »,  qu’ils souhaitent amener en séance individuelle afin qu’ils soient diagnostiqués. Ce sont des demandes auxquelles je réponds sous une autre forme, pour plusieurs raisons : Il est pour moi difficile d’envisager l’enfant sans son environnement. L’implication des parents dans le soin psychique de leurs enfants me semble indispensable. Toute avancée en thérapie individuelle pour un enfant peut être considérablement fragilisé au retour chez lui, celui-ci étant tenté de remettre  en place des aménagements défensifs nécessaires pour tolérer les problèmes relationnels avec son environnement, sa famille. Les parents sont donc nos alliés thérapeutiques et ne sauraient être écartés. D’autre part, je favorise au maximum, dans la mesure du possible, le travail uniquement avec les parents, en amont, afin d’éviter toute stigmatisation de l’enfant. Enfin, ce cadre me semble d’autant plus indispensable que je suis majoritairement confrontée dans ces situations à des parents démunis et perdus.

Les parents d’aujourd’hui sont souvent sujets au doute. La psychologisation à outrance des médias les a conduits à lire, regarder les émissions pour « mieux éduquer » et cette surexposition les plonge de plus en plus dans une crainte de mal faire. Chacun se retrouve à devoir légitimer sans cesse sa manière d’éduquer son enfant. Entre éducation conservatrice stricte et éducation positive voire laxiste et permissive, les nouveaux parents oscillent, tout en ayant conscience des limites de ces deux systèmes. Ils se retrouvent menottés dans l’exercice de leur autorité et confrontés à une page vide : comment inventer une façon d’éduquer plus adaptée au monde d’aujourd’hui ? Dorénavant, chacun doit inventer son rôle de parent, la place qu’il occupe. Certains sont désemparés voire démunis face aux trésors d’oppositions que développent leurs enfants. Ils n’osent plus agir, le marché de la culpabilisation des parents étant telle, qu’ils perdent parfois leur bon sens. Cette perte de légitimité du parent entraîne de nombreux troubles de comportement des enfants, pour lesquels nous sommes de plus en plus sollicités, et qui pourtant semblent tout avoir pour être heureux. La mode actuelle est alors de se tourner vers l’explication diagnostique. Bien trop souvent, ces enfants « mal limités » font l’objet d’un diagnostic erroné de TDAH (trouble de l’attention avec hyperactivité), par exemple, pour ne citer que lui, et qui cache souvent une simple problématique éducative.

Les choses se compliquent considérablement lorsque ces parents, déjà en proie à ces interrogations éducatives, se retrouvent plongés dans le milieu de l’expatriation. En effet, s’expatrier confère des avantages considérables comme celui de la découverte et de tout ce que cela suppose d’apprentissages, d’adaptabilité, de la possibilité de se réinventer à différents niveaux, libérés des représentations de l’entourage sur sa propre histoire. Mais cela peut entraîner également tout un lot de désavantages comme la perte de repères, failles identitaires, baisse de l’estime de soi, dépression, etc. Confrontés à une perte d’appartenance, il arrive que certains parents déjà fragilisés, se sentent perdus une fois sur place, et questionnés dans leur légitimité parentale.

  • Loin du contenant d’une famille élargie, ils ne peuvent plus se tourner vers eux pour demander de l’aide.
  • Chamboulés dans leur identité propre, ces parents se sentent trop vulnérables pour poser des limites et des repères à leurs enfants.
  • Cadrer présente à leurs yeux une menace de désamour et un risque de souffrance pour l’enfant. Ils sont aux prises avec la culpabilité d’avoir éloigné leurs enfants du reste de la famille, de leurs amis, de leurs repères, et ont tendance à projeter sur eux leur propre angoisse. Il devient alors très compliqué pour les parents de se sentir légitimés à dire non à leurs enfants. Ils ont déjà le sentiment des les avoir privés de leurs racines, il est donc exclu de les frustrer davantage.
  • Le contexte d’expatriation a souvent pour conséquence une omniprésence à la maison de l’un des parents, encore souvent la mère. Ayant perdu son appartenance professionnelle et sociale, elle aura tendance à surinvestir l’enfant. Dans ce contexte, la fonction paternelle séparatrice a du mal à se faire une place, car le conjoint sent bien que ce rôle de mère prend une fonction structurante.

C’est ainsi que certains de ces enfants se retrouvent érigés au statut d’enfant roi, renforcés dans leur toute puissance par des parents en proie au doute, qui s’évertuent à tenter de combler leurs supposés manques et à les frustrer le moins possible. Il n’est pas rare d’assister à des scènes de sortie d’école pendant lesquelles les parents sont piétinés, disputés, bousculés par leurs enfants, sans qu’ils semblent trouver cela inapproprié. Certains de ces enfants décident de tout. Les parents leur demandent leur avis, sur des questions qui concernent en premier lieu les adultes, comme le lieu de la sortie en week-end, l’heure à laquelle ils voudraient se coucher, le moment idéal pour les récupérer à l’invitation d’anniversaire, sachant qu’il y aura de toutes façons un caprice au moment du départ. Un grand pouvoir décisionnaire est donné à l’enfant, ce qui est angoissant pour lui, car cela lui ôte l’insouciance et l’alourdit de responsabilités.

Je garde le souvenir ému d’une famille expatriée constituée de 3 garçons très insolents et agressifs et d’un couple parental en grande difficulté.  Il arrivait que ces trois enfants se plantent au beau milieu de l’école et refusent d’entrer en cours, sans que personne ne comprenne pourquoi : il se trouve qu’ils faisaient grève, lorsque les parents avaient oublié de les payer pour aller à l’école. Le jour où l’un des garçons a giflé sa mère à la sortie de l’établissement parce qu’elle était en retard, les parents se sont décidés à consulter:  » Vous savez, on a tous les deux eu des parents très sévères et autoritaires. Il ne fallait pas broncher. Merci, non, ce genre de rapports nous refusons de les établir avec nos enfants ! Contrairement à eux, on est à l’écoute. On ne comprend pas pourquoi ils sont tellement durs avec nous ». 

Lorsque ces parents viennent consulter, c’est parce que leurs enfants se sont petit à petit installés dans des conflits autour du sommeil, de l’alimentation, de l’acquisition de la propreté, d’autonomie, de problèmes de limites (insolence, agressivité, violence), de problèmes scolaires. Ces enfants et adolescents qui n’ont pas ou peu connu de limites éducatives ont du mal à nouer des liens tant ils se sentent désaccordés des codes de bienséance. Ils ont eu le loisir d’agresser verbalement quotidiennement leurs proches, parfois même physiquement, et donc ne sont pas entraînés à contenir leur agressivité. Cela a des conséquences dans leur propre réseau social car étant transgressifs, ils ne sont plus invités à jouer dans la cour, ni invités aux anniversaires, désinvestis par les enseignants… Sans cadre limitant, les enfants se montrent très excités. Cette excitation amène avec elle une vague d’insécurité : si personne n’a la force de les limiter, qui va les protéger ? se demandent-ils. Ils se sentent en proie à tous les dangers du monde. Ils ont peur du climat, des voleurs, que leurs parents sortent dîner, que tout le monde meure dans leur famille, d’aller se coucher…

C’est dans ce contexte et face à la fréquence de ce type de demandes, que j’ai mis en place un protocole de soutien à la parentalité en contexte d’expatriation afin d’aider les parents à reprendre leur place, faire émerger leurs compétences et reprendre confiance en leurs capacités éducatives.

Il s’agit, à travers ces étapes, d’apprendre à différencier amour et éducation, de sorte que cadrer et dire « non » ne soit plus synonyme de désamour dans leurs propres représentations. Il est important avant tout de faire comprendre aux parents le besoin de limites éducatives de leurs enfants, c’est-à-dire la nécessité d’apprentissage de la frustration. C’est un sujet extrêmement sensible et douloureux. Il ne s’agit pas que le parent déjà culpabilisé le soit doublement par la thérapie. Par son comportement, l’enfant envoie un message et montre simplement au parent que ce qui lui est proposé comme modèle n’est pas adapté à ses besoins. Il est crucial de comprendre que le rôle parental ne consiste pas seulement à être aimants, mais aussi à établir des limites claires et cohérentes. Éduquer un enfant, c’est lui offrir des repères qui l’aideront à s’intégrer dans la société. En fin de compte, l’éducation ne doit pas être une question de permissivité, mais plutôt un équilibre entre bienveillance et autorité (à ne pas confondre avec autoritarisme. Donner de la structure ne signifie pas être rigide et sévère), permettant ainsi aux enfants de devenir des individus équilibrés et résilients.

Le protocole que j’ai établi contient plusieurs étapes.

  1. Travail sur le sentiment de légitimité des parents et explication de la fonction des limites.

Mettre des limites à ses enfants implique de se sentir le droit de le faire, de se penser « légitime » dans sa place de parent. Beaucoup des parents qui consultent disent avoir eux-mêmes souffert de la tyrannie des adultes et ne pas vouloir faire subir ce qu’ils ont eux-mêmes subi. Il convient de comprendre l’histoire constitutive des deux parents.

Pour mettre sans trop d’angoisses des limites à ses enfants, il faut aussi savoir à quoi elles servent. Les parents ont souvent l’impression qu’ils les mettent pour eux, pour « avoir la paix » ou pour adapter leur enfant à la société. Ils ont donc mauvaise conscience, peur de lui faire violence, d’aliéner sa liberté, de casser sa personnalité. Peur d’abuser de leur pouvoir.

Il est expliqué aux parents qu’un enfant sans limites n’est pas  » libre « , car il est l’otage de ses pulsions, et il vit dans l’angoisse. Livré à lui-même, il n’a pas d’autre guide que sa satisfaction immédiate. Il veut quelque chose ? Il le prend. Il n’est pas content ? Il frappe ou casse. L’enfant à qui l’adulte ne met pas de limites n’apprend jamais à s’en mettre à lui-même. Il est comme emporté par ses envies. Incapable de se contrôler, il vit dans l’angoisse.

Il s’agit, lors de cette étape, de faire comprendre aux parents qu’un adulte laxiste n’est pas un adulte rassurant pour un enfant. Les enfants, d’ailleurs, savent intuitivement l’importance des limites car ils les réclament. Pousser les adultes à bout est en général, pour eux, une façon de d’en demander.

  1. Travail « d’observation » du thérapeute :

Il est demandé aux parents de faire un déroulé chronologique de la journée, selon un procédé particulier proposé par le thérapeute, du lever au coucher. Il s’agit là de comprendre comment fonctionne la famille et comment arrivent les crises.

Comment se réveillent ils et à quelle heure ? Faut-il revenir plusieurs fois ? (On apprend que c’est souvent les enfants qui réveillent les parents, quand ils ne dorment pas avec eux). Est-ce qu’ils s’habillent seuls ? Vêtements préparés la veille ou le jour même ? Qui prépare le petit déjeuner ? Est-il pris en famille ? Dans quelle ambiance ? Est-ce que les enfants mettent ou débarrassent la table ? Préparation du cartable la veille ou le jour même ? Configuration de la maison, chambres, qui dort avec qui ? salle de jeu ? Activités ? Même chose pour le retour du midi ou après-midi. Qu’est ce qui est attendu d’eux dans les rituels de retour à la maison ? Lavage de mains ? Un temps pour jouer ? Devoirs dans l’immédiat ou plus tard ? Seuls ou avec un parent ?  Ou est posé le cartable ? Accès aux écrans ? TV, portables, ordinateurs et où sont-ils situés dans la maison ? Entretien de la chambre ? Faut-il faire le lit, et qui ? Heure de douche, rituel de diner (en famille ?), rituel de coucher et horaire et toutes les résistances auxquelles ils sont éventuellement confrontés. Est-ce qu’il arrive que les parents sortent ? Qui intervient pour les garder et comment ça se passe ?

Il est important de questionner l’espace intime des parents dans la maison, leurs possibilités de sorties et la fréquence. La question de la place laissée aux week-ends sans les enfants en expatriation est délicate, car l’éloignement avec la famille ne favorise pas beaucoup ces moments, laissant facilement imaginer aux enfants que leurs parents leurs sont entièrement dédiés.

  1. Travail sur la représentation des parents de « la famille idéale » :

Qu’est-ce qu’une famille idéale selon eux ? Quel modèle ont-ils reçu et quel modèle ont-ils fantasmé pour eux-mêmes au départ ?  Quelles seraient les règles/modifications d’organisation qu’ils pourraient introduire dans leur quotidien afin de l’alléger ? Il s’agit là d’encourager la créativité des parents, en faisant appel à leurs modèles ou contre modèles et en valorisant leurs compétences parentales.

A cela s’ajouteront les propositions très pragmatiques du thérapeute au regard des disfonctionnements, discutées avec les parents, dans le respect de leur histoire et de leur culture familiale.

  1. Travail sur les mesures de rétorsion des parents :

Qu’est-ce qu’ils utilisent ? Dans quel contexte ? Qu’est ce qui marche et ne marche pas ? Qui des deux parents est vécu comme plus respecté, plus autoritaire ? Quelles sont les compétences de chacun des parents ?

Il leur est demandé de lister ensemble une dizaine de mesures de rétorsion, de la plus petite à la plus grande (à appliquer en fonction de l’intensité de la bêtise), en accord avec leurs valeurs et qu’ils puissent tenir jusqu’au bout. Sorte de « carton jaune » qu’ils pourront utiliser si besoin sans être dépassés ou culpabilisés par la menace qu’ils brandissent. L’idée étant évidemment de tenir cette mesure jusqu’au bout.

Utilisation de la règle du 1,2,3. « 1 » – Calmement le parent rappelle la règle et le comportement attendu. « 2 » – il énonce de nouveau la règle et annonce quelle sera la mesure de rétorsion si l’enfant persiste. « 3 » – Le parent applique la punition.

  1. Tâche à faire à la maison : La réunion familiale

Il est demandé aux parents de faire une réunion familiale au cours de laquelle les enfants auront d’abord la parole. Les parents devront demander aux enfants ce qu’ils ont compris que l’on attend d’eux du lever au coucher et plus généralement ce que l’on attend de leur comportement. Ils vont lister (pour les plus grands), dessiner pour les plus petits, sur une même grande feuille, ce qu’ils identifient comme les tâches et comportements attendus sur le déroulement de la journée. Le moment est censé être ludique et détendu. Ex : On doit se lever à 7h, s’habiller et descendre prendre notre petit déjeuner. Ensuite, on doit mettre notre goûter dans nos cartables et aller se brosser les dents…etc.

Ils vont également lister sur une autre feuille les valeurs et les règles familiales « on doit – on ne doit pas ». C’est l’occasion pour l’ensemble du groupe de rappeler les valeurs de respect, de non-violence, de politesse et d’hygiène.

Dans un deuxième temps ; les parents vont intervenir et ajouter ce qui aura été oublié et/ou annoncer les nouvelles règles de la maison qui seront notées sur cette production familiale. Les enfants peuvent être amenés à proposer des idées.

L’ensemble de ce travail, écrit et illustré par les enfants (en fonction de leur âge), sera affiché dans un endroit bien visible de la maison.

Il est annoncé aux enfants que si l’une de ces mesures n’est pas respectée à partir de maintenant, il y aura punition. (Il est demandé aux parents de ne pas annoncer la liste des punitions à l’avance).

Enfin, lors de cette séance, est mis en évidence l’importance d’encourager les enfants à grandir, surtout dans les cas de fratrie. En effet, les aînés peuvent être tentés de régresser, de faire des crises afin d’obtenir la même attention que reçoit nécessairement le plus petit. Différencier les enfants, par le fait qu’ils peuvent désormais prendre leur douche tout seul, se coucher un peu plus tard que les autres, redécorer leur chambre de « grand » sont des éléments essentiels qui rassurent.

Il est intéressant de noter que l’ambiance familiale change en général radicalement dès le lendemain, les enfants se prenant au jeu, allant jusqu’à rappeler parfois à leurs parents qu’ils n’ont pas respecté leur part du contrat. Évidemment, vient au bout de quelques jours/semaines, le moment pour les enfants de tester le cadre, d’où l’importance d’un accompagnement des parents dans ces premiers pas.

  1. Mise en pratique et accompagnement des parents

Au cours de ces séances, il est rappelé aux parents l’importance de l’encouragement et de la valorisation des enfants, la nécessité d’aller au bout de leurs décisions, de faire front ensemble et de ne pas discuter des décisions prises par l’un ou l’autre des parents devant les enfants. Il leur est conseillé de passer plus de temps individuellement avec chacun des enfants (5 à 15 min de ballon, un tour de pâté de maison, une sortie glace..) L’idée est de réintégrer des moments de plaisir, en dehors de la maison.

Il leur est rappelé d’appliquer la sanction immédiatement après que la règle a été enfreinte, et si l’enfant est jeune, de se mettre physiquement à son niveau afin de pouvoir lui parler yeux dans les yeux.

Le thérapeute demande aux parents de noter, entre les séances, les moments où ils n’ont pas réussi à faire entendre leur voix et pourquoi. L’utilisation de l’alternance parentale peut être intéressante lorsque la confiance est éprouvée entre les parents.

  1. 2 à 4 semaines plus tard, nouvelle réunion familiale.

Les enfants sont de nouveau amenés à prendre la parole. Les parents leur demandent ce qu’ils pensent de cette nouvelle organisation. Qu’est-ce qu’ils voient à améliorer ? Qu’est ce qui leur pose éventuellement des problèmes ? Les parents en font de même.

Dans un deuxième temps, les parents demandent aux enfants ce qu’ils ont compris de l’éducation qu’ils ont eux-mêmes reçue de leur grands-parents. C’est l’occasion de rattacher le groupe à une histoire familiale souvent méconnue des enfants, et ce d’autant plus qu’ils sont loin de leurs racines.

Ces dernières années, les limites parentales ont été assimilées à « un abus de pouvoir », comme s’il suffisait d’aimer ses enfants pour qu’ils s’épanouissent. Ce protocole de soutien à la parentalité a pour but de remobiliser la créativité familiale, déculpabiliser les parents et réintégrer le groupe dans son histoire et sa culture propre, ce qui peut être essentiel en contexte d’expatriation. Il tente d’aider les parents à reprendre leur place d’éducateurs. Il n’a bien sûr aucune visée normative. Il s’agit avant tout de décrypter le malaise familial et le message que le ou les enfants envoient aux parents à travers leurs oppositions, leurs crises et/ou leurs symptômes. Il est important de rappeler que ce n’est pas l’amour ici qui fait défaut mais la légitimité à tenir son rôle d’éducateur, à dire « non » quand on le juge nécessaire.

LE TEMPS DE LA POSSIBLE RENCONTRE ENTRE LE THERAPEUTE ET LE COUPLE EN EXPATRIATION

      L’expatriation en couple implique de faire le choix commun d’un déracinement, pour aller vivre ensemble dans un pays souvent méconnu. Dans cette aventure singulière, chacun a pris la décision souvent difficile de tout quitter, de sorte que la cellule couple constitue, pour un temps défini, l’unique support identitaire, la source majeure du sentiment d’exister des partenaires. Le temps de l’arrivée en expatriation est en fait un temps d’isolement où tout est à écrire. Face à l’ensemble des changements que suppose ce choix de vie, (absence de leurs repères sociaux et familiaux, intégration sociale, redistribution des rôles au sein du couple, rapport au temps) les partenaires vont avoir tendance à surinvestir leur couple comme valeur refuge, dans les premiers mois de leur arrivée. Malgré certaines difficultés et remises en question que présente le défi de l’expatriation pour le couple qui arrive dans un nouveau pays, j’ai été très intéressée d’observer qu’il est assez rare de recevoir des demandes de thérapie de couple lors des premiers mois. Il m’a semblé important de se pencher sur la question de la temporalité. Celle du couple, dans sa phase tout à fait passionnante de repli et de créativité. Mais aussi celle de la possible rencontre, le cas échéant, entre un couple expatrié et son thérapeute. Il s’agit de saisir pourquoi et comment cette rencontre est rendue possible dans un créneau temporel singulier.

Perte des repères familiaux et sociaux

L’arrivée dans le pays d’accueil va plonger les partenaires dans un entre deux, entre leur appartenance propre à leur pays d’origine qu’ils ont quitté, et la nécessité de s’intégrer au pays d’accueil. A ce stade ils n’ont plus beaucoup de repères et tout est à construire. L’entourage, resté dans le pays d’origine, ne comprend pas toujours le départ du couple et a souvent la tentation d’imaginer leurs conditions de vie comme idylliques, avec une situation matérielle reconnue ou fantasmée comme enviable. A cette image de « vie dorée », s’ajoute la distance et l’irrégularité des liens qui crée un décalage inévitable, souvent très culpabilisant. Le couple expatrié est vécu comme celui qui est parti, donc absent, celui qui a fait le choix de cette vie d’éloignement, d’un relâchement de ses attachements filiaux et amicaux, pour des raisons professionnelles ou personnelles. Selon le pays d’expatriation, il est aussi celui qui génère potentiellement de l’inquiétude pour la famille restée sur place. Enfin les partenaires expatriés ne constituent plus, pour un temps, des personnes ressources sur place en cas de nécessité de soutien, pour les membres de la famille et pour les amis.

La course à l’intégration sociale

A l’arrivée, cette entité va être le plus souvent d’abord confrontée au monde des autres expatriés, à travers son appartenance professionnelle, scolaire (si enfants), culturelle (registre de l’ambassade de son pays d’origine). Il est important de noter que la communauté des expatriés est constituée de personnes réunies par le contexte, par hasard, et non par choix. Les postes sont pourvus généralement pour une durée limitée, 2 à 4 ans en moyenne, confrontant ces nouveaux arrivants à une temporalité spécifique qui implique de faire vite. Le temps de l’approche, de la découverte, est nécessairement réduit. Le couple doit rapidement développer des stratégies d’adaptation et tenter d’interpréter ce que ce nouvel environnement attend de lui, et développer des relations et des appartenances, essentielles à son adaptation dans le pays. Mais il est fondamental de comprendre que toute relation affectivement investie, que tout engagement les expose à l’inéluctable souffrance de la séparation, car il faudra bien partir un jour. Il faut alors trouver la juste distance, afin de faire sa place sans s’y perdre, découvrir mais se protéger. Là encore, le couple est vécu et fantasmé comme le pilier identitaire, sur le long terme.

Redistribution des rôles au sein du couple

Ce moment de flottement n’est pas toujours simple à vivre, d’autant que la cellule couple peut être aussi « attaquée » de l’intérieur par une redistribution des rôles. En effet, en expatriation, il est rare que les deux membres du couple aient tous deux un travail qui les attend dans le nouveau pays et c’est très majoritairement celui qui a le salaire potentiellement le plus élevé qui déclenche ce changement. Souvent, celui qui est « suiveur » reçoit un visa sans autorisation de travail. Ce qui signifie que le couple doive renoncer à l’un des salaires, et qui implique un changement radical de style. Confrontés aux difficultés du choc des cultures, des codes, de la langue, de l’installation, les partenaires sont plongés dans la réorganisation de leur monde interne, comme externe. C’est un changement radical qui nécessite de verbaliser leurs frustrations, de redéfinir leurs rôles, de rechercher des solutions. Au cours de ces premiers mois, le couple teste ses capacités d’adaptation et de créativité en se confrontant à la différence. Les partenaires se seront parfois saisis de la possibilité de se réinventer socialement, osant une façon nouvelle de se raconter et de se comporter en société.

Un rapport au temps singulier

La durée limitée de cette expérience d’expatriation implique une façon d’évoluer dans l’ici et maintenant, d’autant que la plupart des couples ne savent pas à 6 mois près quelle sera la future destination. De plus, beaucoup de postes à l’étranger nécessitent souvent du travail de terrain impliquant des absences régulières (de 1 à 3 semaines en moyenne) de l’un des partenaires. Ces ruptures temporelles amènent de fait une danse du quotidien différente du modèle traditionnel, cassant la possibilité d’une routine et impliquant des réajustements réguliers du fait de la rupture de dynamique.

Un temps de l’impossible séparation

J’ai pu remarquer que cette période des premiers mois a ceci de spécifique qu’en dépit des nombreuses difficultés rencontrées, le couple ne semble pas laisser la place à la question de sa viabilité. C’est comme si le défi de l’expatriation en lui-même, et la gestion autocentrée de cette institution imposait une sorte d’évidence à être ensemble, renforcée, bien évidemment, par le déséquilibre financier et la distance avec les appartenances d’origine. Le temps de l’arrivée a tendance à plonger le couple dans une mécanique d’impossible séparation. Dans cet entre-deux, le couple n’est plus vraiment chez lui « là-bas » et pas encore intégré « ici ». Il a fait des sacrifices importants de sorte que lorsque l’un se montre triste ou nostalgique, cela attaque directement la responsabilité du couple, comme si chacun des partenaires se devait être le pansement de l’autre. Dans cette temporalité, chacun des partenaires cherche à percevoir l’autre comme son semblable et tous deux s’identifient mutuellement par effet miroir. La phase d’adaptation réactive souvent la phase de « lune de miel » du couple, lui donnant l’illusion d’un absolu. A ce stade, cette petite institution se doit d’être, à la fois, le lieu de plaisir, d’épanouissement, de sécurité psychologique et financière, et de confiance.

Le créneau temporel des demandes de thérapies de couple

Petit à petit, l’institution couple va s’ouvrir au monde extérieur et développer d’autres relations et d’autres systèmes d’appartenance, se décentrant de la relation exclusive, au profit de plus d’individualité. Un nouveau rythme s’installe. J’ai pu constater que les demandes de thérapie de couple surviennent généralement une fois passée la phase de surinvestissement du couple, et plus précisément dans les moments du rapprochement de l’inéluctable départ. L’impératif d’existence du couple est alors fragilisé, à la fois par les séparations à venir avec tout ce qui compose l’environnement devenu familier, mais aussi par la porosité de son enveloppe protectrice permettant l’émergence des questionnements et des problématiques habituelles d’un couple.

      Le couple expatrié n’échappe évidemment pas aux crises et aux fragilisations classiques que rencontrent tous les couples en général. Mais il se distingue notamment dans son rapport au temps : Un couple sans passé pour son nouvel environnement, doit s’adapter rapidement à un présent dans un nouveau pays, dans lequel il n’y a pas de possibilité de projection à long terme. La seule possibilité de s’inscrire dans un futur est de miser sur la maison couple, supposée durer. Les relations et appartenances vont et viennent et vont rarement durer. Le couple peut être alors fragilisé lors phases de changements de poste car menacé par l’angoisse de la perte et la perméabilité nouvelle qui a laissé entrer d’autres relations et appartenances.

Il est à mon sens fondamental de comprendre que lorsque cette rencontre est rendue possible, la plupart des couples expatriés qui consultent dans ces moments particuliers de transition viennent chercher, entres autres, chez le thérapeute, la reconnaissance de leur existence propre.

LA THERAPIE DE COUPLE EN LIGNE – 1 COUPLE, 1 PSY, 3 ECRANS

Marion SAINTGERY – Psychologue clinicienne – Thérapeute de couple et de famille – Spécialisée dans les problématiques de l’expatriation et l’accompagnement des humanitaires sur le terrain.

La thérapie de couple en cabinet suppose que les partenaires soient, le plus souvent, assis côte à côte, face au thérapeute. Le thérapeute et les patients sont contenus dans le même espace, le bureau du thérapeute. Dans ce contexte, le contact visuel du couple est limité.

Lorsque j’ai commencé à recevoir des patients en visioconférence, il y a une quinzaine d’années, la qualité de connexion en expatriation, notamment en Afrique, ne permettait pas d’imaginer recevoir plus d’une personne en séance. Puis les connexions ont évolué. Je ne peux m’empêcher de sourire au souvenir des balbutiements des réglages lors des séances, chacun tentant de « rentrer dans le cadre », le couple se retrouvant parfois dans l’obligation de se coller, alors qu’ils sortaient tout juste d’une dispute. Combien de séances à l’époque n’ont-elles pas démarré avec pour interlocuteurs un bout d’épaule à gauche de l’écran et une oreille à droite, pour finir avec la vue sur le plafond du salon.

Aujourd’hui, les thérapies en ligne, tant individuelles que de couple ou de famille, se sont généralisées et la question n’est plus de savoir si internet peut ou non être le vecteur d’une pratique thérapeutique, mais plutôt d’utiliser l’outil le plus efficacement possible, sans céder sur la déontologie. (cf art : la thérapie en ligne : un espace virtuel mais réel) Dans ce contexte, l’espace thérapeutique réunit trois lieux qui se superposent : chez le thérapeute, chez les patients et l’interface de rencontre, la plateforme numérique.

M’étant spécialisée dans les problématiques liées à l’expatriation en parallèle de ma pratique privée en cabinet, il m’a fallu affiner et adapter ma façon de travailler en fonction de l’outil. J’ai cherché comment accompagner au mieux ces couples qui, pour des raisons diverses, n’avaient pas d’autre possibilité d’être aidés qu’en faisant appel à un thérapeute « à distance ». C’est ainsi que j’ai initié ce que j’appelle la thérapie à trois écrans.

Lorsque je reçois des couples en visioconférence, je demande à chacun des partenaires, dans la mesure du possible, de se poster dans une pièce différente de la maison, munis chacun d’un écran. Cela permet quelque chose d’assez inédit: un contact visuel, tant avec le thérapeute qu’avec le partenaire. Le couple se voit.

Voir et être vu permet aux membres du couple de trouver ou de retrouver un sentiment d’existence. Le regard en face-à-face des trois protagonistes (couple + thérapeute) amène une symétrie formelle de la relation thérapeutique, ce qui apporte une atmosphère différente du travail en présentiel. Certains couples en crise ont désappris à se regarder, à s’écouter, à s’observer. Je constate que grâce à cette proposition, les couples ont moins tendance à reproduire en séance ce qu’ils font à la maison, se coupent moins la parole en ayant la possibilité de se regarder l’un, l’autre, et semblent se tenir plus en respect. Comme si le fait de se voir apportait une fonction de pare-excitation contenante.

La thérapie de couple à trois écrans permet aux patients de voir, d’être vus, d’être rassurés de leur existence propre, d’être reconnus par le partenaire, par le thérapeute, et ressentis dans cette même réciprocité. De plus, chacun peut avoir son propre espace personnel pendant les séances, ce qui peut être utile pour explorer des sujets sensibles. Enfin, s’il fallait le rappeler, la thérapie de couple en ligne offre l’avantage considérable d’une possible continuité lorsque l’un ou l’autre des partenaires est en voyage.

COVID 19 – QUAND LA FIBRE DE L’EXPATRIATION EST MISE A MAL

Le monde actuel est mis à l’épreuve de l’isolement. Chacun est confronté à sa propre vulnérabilité et à son impuissance face à la pandémie et aux décisions politiques de confinement qui évoluent d’un pays à l’autre. Certains décrivent avoir le sentiment de se faire voler des heures et des minutes de vie. A l’heure où le bonheur et le contrôle de son temps sont posés comme des dogmes, des marqueurs de réussite : « J’existe car je fais », voilà que nos libertés fondamentales nous sont retirées. Précisément la liberté de faire, d’aller et de venir, de rencontrer nos familles, nos amis, de nous rendre dans des lieux publics. Nos projets de vie se figent, dans l’attente du retour à la vie normale. Nous n’avons plus le choix : c’est un principe de réalité.

Pour l’expatrié, le confinement a ceci de spécifique qu’il le renvoie à sa décision d’avoir quitté son pays et sa famille. Il est celui qui est parti, donc absent, celui qui a fait le choix de cette vie d’éloignement, d’un relâchement de ses attachements filiaux et amicaux, pour des raisons professionnelles ou personnelles. Loin de ses racines, il se retrouve dans une double peine : celle du confinement et de la culpabilité d’être loin.

Le corps dans son pays d’accueil, l’esprit dans sa contrée d’origine : tel est, l’état d’esprit de nombreux expatriés dans cette période d’incertitudes, déchirés entre cette double appartenance à une terre natale et à un pays d’adoption.

« Je n’y croyais pas beaucoup au départ à cette histoire d’attachement au pays de naissance mais en fait, c’est vraiment ça, j’ai envie de rentrer chez moi » Cécile, expatriée en Afrique.

Les expatriés restés en terre d’accueil sont suspendus aux nouvelles de chez eux, loin, mais informés en temps réel. Plus connectés que jamais, toutes générations confondues, ils se réfugient dans les bulles digitales pour à peu près tout : travailler, faire l’école aux enfants, garder du lien avec la famille, s’informer, se divertir dans sa langue, se faire livrer quand le pays le permet, et essayer de supporter l’isolement. Tous très différents, mais tous connectés sur les mêmes plateformes, réseaux sociaux, sites d’information, fers de lance de la pensée unique et de la bien-pensance : ils ne font pas l’économie de toutes les propositions normatives qui foisonnent sur la toile, sur la façon dont on devrait idéalement se comporter en confinement : modes d’emploi « soutenants », guides « du bon confiné », enquêtes, conseils, sites de « bonnes idées », sondages, témoignages qui s’emploient à dégager des axes de perspectives, de jugements et d’actions à mettre en place avec l’idée sous-jacente que ce serait le seul chemin possible pour un confinement réussi. Tout devient sujet à culpabiliser : être loin, ne pas s’occuper de ses parents, de sa famille isolée, ne pas atteindre la moyenne de rapports sexuels par semaine des couples confinés, être parent divorcé privé de fait de son droit de visite, ne pas faire assez de sport alors qu’il y a tant de cours en ligne, « ne rien faire » alors qu’il y a tant de sites de référence pour éviter l’ennui, manger plus alors que c’est « le moment rêvé pour faire un régime », … la liste est longue. Cette mode du conformisme touche bien évidemment l’ensemble des sociétés contemporaines, mais semble avoir une résonnance plus particulière, actuellement, chez les expatriés, déjà enclins à la culpabilisation. Encore plus exposés que d’habitude aux sollicitations à faire comme les autres, ils finissent par éprouver un besoin de remettre en question l’originalité de leurs choix, pour ne pas se trouver encore plus éloignés, pour survivre socialement dans un monde incertain.

Ces derniers mois, en thérapie, il semble que s’opère, chez un certain nombre d’expatriés, une évolution de la représentation qu’ils se font de l’expatriation, et qu’ils tendent à réévaluer leurs priorités.

« Je pensais vivre toute ma vie à l’étranger. C’était mon rêve. Mais ce confinement m’a fait comprendre que j’avais besoin de racines. J’ai envie de poser mes bagages et profiter de ma famille. Mes parents vieillissent. J’ai envie d’être là. » Sandrine, expatriée aux États-Unis.

La vision attirante de l’expatriation semble perdre de son attrait. Les bénéfices d’une vie plus ordinaire, au contraire, redeviennent une priorité : resserrer les liens familiaux, pouvoir bénéficier de systèmes de soins de confiance, etc.

« Ce qui se passe en ce moment me fait davantage réaliser que l’on n’est rien, que tout peut basculer du jour au lendemain », me confiait Nicolas, humanitaire expatrié.

Il semble que la Covid-19 ait ravivé les notions de risques et d’incertitudes qui constituaient jadis l’expatriation. La fermeture des frontières, qui survient de manière sporadique, en fonction de la situation épidémique, les empêche de rentrer dans leur pays d’origine, et crée également une incertitude sur la possibilité de pouvoir revenir ensuite dans leur pays d’expatriation. C’est la nature même de ce choix de vie permettant à un expatrié de vivre entre deux pays, qui est remise en cause. De plus, être empêché de se rendre aux funérailles d’un proche, de présenter bébé à ses grands-parents ou de rejoindre son conjoint pendant de longs mois, ont des impacts lourds. A cela s’ajoute parfois la pression des parents, et/ou amis, exprimée ou ressentie, qui est souvent source supplémentaire de détresse et de souffrance. « Tant que tu seras célibataire et expatrié là-bas, je ne trouverais pas le sommeil » répète inlassablement cette maman à l’un de mes patients. Nombre d’expatriés, prennent par conséquent la décision de « rentrer » au pays, auprès de leur famille qui fait figure de dernier refuge.

Cette situation exceptionnelle de pandémie n’est pas un moment propice pour prendre des décisions d’une telle importance, par défaut ou sous l’emprise d’un conformisme aveuglant. Cette crise met à l’épreuve, non seulement nos capacités de décision, mais aussi nos capacités d’adaptation. Face à l’excès d’informations, ou encore aux informations contradictoires, il convient d’accepter la part d’incertitude et de lâcher prise. C’est en travaillant sur l’autonomie de pensée et en revisitant, pour chacun, son histoire singulière, ses motivations premières, qu’il est possible de sortir progressivement d’une culpabilité paralysante. Il faut absolument comprendre qu’il n’y a pas de famille normale, « idéale » puisque chacune crée sa propre identité, sa spécificité, et doit, pour cela, se démarquer des autres. De même qu’il n’y a pas de mode d’emploi du « confinement réussi », ni de profil type du « bon parent ou du bon enfant ». En famille, comme dans toutes les institutions, les décisions sont d’autant plus efficaces qu’elles sont prises dans un climat qui fait appel à la conviction plutôt qu’à la contrainte. La thérapie en ligne peut permettre, dans cette période d’isolement, un suivi, afin de travailler sur ces fausses perceptions culpabilisantes et s’éloigner des schémas normatifs qui bloquent la créativité et l’adaptabilité des individus, couples et famille dans ce contexte.

Marion Saintgery – Bourgarel, psychologue clinicienne, thérapeute de couple et de famille, spécialisée dans les problématiques de l’expatriation et l’accompagnement des humanitaires sur le terrain.

LA DOUBLE CULPABILITÉ DE L’HUMANITAIRE

Peut-on imaginer plus belle ambition collective que de porter secours, là où les hommes souffrent et meurent ? Fournir aide et assistance à tous, témoigner au monde et œuvrer sur le terrain afin qu’aucune tyrannie ne puisse durablement s’installer en silence : Ce sont sur ces impératifs que l’humanitaire s’est développé. Mais en pratique, travailler dans ce domaine nécessite de jongler avec certains paradoxes qui font la vie de l’humanitaire : l’adrénaline que convoque cette mission à laquelle s’oppose un besoin de stabilité, les conditions extrêmes vécues sur le terrain qui contrastent avec le socle réconfortant de la vie « ordinaire » laissé à la maison.

Travaillant dans des contextes souvent difficiles, les humanitaires placent le travail avant tout le reste, puisque peu d’autres repères durables les ancrent à leur lieu de vie. Le déracinement est réel, et le travail prend le relai d’une famille qu’on ne voit que quelques semaines par an. Le métier est à risque, physiquement mais aussi psychologiquement : risques d’épuisement psychique, de stress cumulatif, d’accumulation d’émotions douloureuses face aux victimes, risques de stress post traumatique, d’épuisement professionnel, etc.

Lorsque j’ai commencé travailler avec des humanitaires en mission sur le terrain, il y a 10 ans, je m’attendais à ce que la plus grande source de stress pour eux soit le fait d’être confrontés aux histoires de vie tragiques, aux images de guerre, de viol, de violence, de torture, et de mort. J’ai été frappée par le fait que ce n’était généralement pas ce qui motivait la demande en séance. Il s’agissait plutôt d’allégations touchant à la vie personnelle. J’ai pu observer que ces patients étaient aux prises avec ce que j’ai appelé une double culpabilité : l’une générée par un sentiment d’impuissance sur le terrain, et l’autre par le décalage identitaire au retour chez soi.

SUR LE TERRAIN

Affectés dans des pays détruits par la guerre, ou par des catastrophes naturelles, les humanitaires sont souvent confrontés à des situations qui mettent leur vie en péril, les place en témoins d’exactions cruelles, ou les confrontent à des populations en détresse. C’est une vie de contraintes, de don de soi, dans des conditions de travail difficiles : disponibilité (horaires imprévisibles et irréguliers), mobilité importante, (déplacements, célibat géographique), résistance dans l’urgence, sous pression, prises de décisions rapides et parfois vitales, sont autant de qualités qu’ils doivent mobiliser.

Face à l’ampleur de la souffrance humaine, l’humanitaire accumule parfois une frustration et un sentiment d’impuissance érodant sa motivation et son énergie. Il développe un sentiment de culpabilité lié à l’impossibilité de changer les choses, face à l’injustice : la frustration, la colère l’amènent au découragement. Ces ressentis combinés à la fatigue et au stress, peuvent contribuer à l’épuisement professionnel et mener à ce moment où le corps dit « stop » et ne peut plus aller de l’avant.

À comparer leur vie avec celle des personnes en difficulté, les humanitaires finissent par percevoir leurs besoins et souffrances comme négligeables. Ils développent une sorte de fatigue de compassion. Leur besoin de repos, de se déconnecter du travail, et même une simple pause déjeuner peuvent être perçus comme luxueux et indécents face aux besoins de nourriture, d’abris et de sécurité du monde alentour. Par conséquent, dire « non », poser des limites devient difficile et s’accompagne de culpabilité. De la même manière, leurs problèmes personnels peuvent paraître insignifiants. Ils ne méritent pas leur attention et ils peuvent se sentir coupables de leur accorder du temps ou de l’énergie.

RETOUR À LA MAISON

L’humanitaire est par définition quelqu’un qui part. Par opposition, leurs familles et amis sont « ceux qui restent ». Le retour à la maison ne va pas de soi. C’est un moment de confrontation à une autre réalité, à une autre temporalité, à une autre appréhension de « l’urgence ». Lorsqu’il rentre, l’humanitaire est rarement accueilli en « sauveteur », tel que cela peut être perçu plus généralement dans l’inconscient collectif. Au titre glorieux d’humanitaire s’oppose l’image culpabilisante de « l’absent ». La réintégration au sein de la cellule familiale et sociale s’avère souvent plus complexe qu’attendu. Lors de ses retours à la maison, il prend souvent toute la mesure du fait que la famille et les amis restés sur place ont dû fonctionner sans lui. Il est confronté à la culpabilité de ce vide qu’il a laissé. L’un de mes patients me livrait sur un ton coupable : « Il y a des anniversaires, des fêtes ou des Noëls en famille que l’on rate forcément. Ils font semblant de ne pas nous en vouloir, on fait semblant de ne pas s’en mordre les doigts« .

De son côté, l’humanitaire a le sentiment que ses proches ne peuvent pas comprendre ce qu’il a vécu et communique donc peu sur ce qu’il vient de vivre. A contrario, l’entourage en attente de partage, reste dans la frustration du silence.

Enfin, il doit faire l’effort de se réadapter à la vie normale sous peine d’être totalement déconnecté de la réalité et de la souffrance de son entourage : Retrouver la capacité de compatir par exemple à l’indignation d’un ami qui a attendu deux heures à La Poste n’est pas chose facile et reste cependant la clé d’une reconnexion. Certains humanitaires culpabilisent lorsqu’ils perdent cette capacité d’indignation. Leur expérience aux contacts de population en détresse, a singulièrement et naturellement modifié leur échelle de valeur. « Il y a des missions où le niveau de fatigue, de stress, de trauma est assez élevé, me confie une patiente qui revient de Syrie. Et quand on revient, on a vraiment besoin de temps seul. On a les émotions à fleur de peau ».

DE LA NÉCESSITÉ QUE L’AIDANT SOIT AIDÉ

Par conséquent, le travail avec les humanitaires nécessite de prendre la mesure de cette double culpabilité, et de travailler sur la dualité entre la réalité de leur travail de terrain et leur vie personnelle.

Lorsqu’ils sont aux prises avec cette double culpabilité, ils ont tendance à considérer leurs besoins et leurs souffrances comme négligeables, et parallèlement ont tendance à mettre les autres à distance. Un sentiment de perte d’accomplissement personnel s’installe à un double niveau. La personne a le sentiment de ne pas y arriver, d’être incompétente professionnellement comme personnellement, et perd confiance en elle. Les humanitaires qui consultent décrivent ne plus savoir comment justifier leur choix, ni ce qui est « normal » de ce qui ne l’est pas, plongés dans une autre réalité d’existence.

Dans le travail thérapeutique, il s’agit de reconnaître cette souffrance personnelle, aider à sortir de cet isolement, retrouver du lien à l’autre, et retrouver sa place. Il faut réapprendre à prioriser ses propres besoins, à mettre en place des limites saines et à dire « non » sans se sentir coupable. La psychothérapie en ligne offre, dans ce contexte, l’avantage de pouvoir permettre un suivi sur le terrain, ainsi qu’une préparation, en amont, au retour dans la famille.

Marion Saintgery-Bourgarel, psychologue clinicienne, thérapeute de couple et de famille, spécialisée dans les problématiques de l’expatriation et l’accompagnement des humanitaires sur le terrain.

LA THERAPIE EN LIGNE, UN ESPACE VIRTUEL MAIS REEL

Lorsque j’ai commencé à proposer mes services de psychothérapie en ligne, il y a une quinzaine d’années, la pratique était encore balbutiante en France. Nous étions quelques thérapeutes francophones sur la toile à proposer ce type de prise en charge par visioconférence. Pourtant, ce n’est pas une pratique récente. Née aux États-Unis, elle existe activement dans de nombreux pays depuis les années 90.

La psychothérapie en ligne s’est généralisée ces dernières années et le confinement lié au Covid a, semble-t-il, fini de convertir un grand nombre de professionnels de la santé mentale à cet outil. Aujourd’hui, la question n’est plus de savoir si internet peut ou non être le vecteur d’une pratique thérapeutique, elle est de savoir comment utiliser le réseau sérieusement et le plus efficacement possible, sans céder sur la déontologie.

N’en déplaise aux sceptiques, remettant en question la qualité de l’alliance thérapeutique que l’on peut créer via cet outil, la psychothérapie en ligne est un vrai travail de thérapie. Elle n’a pas vocation à se substituer aux pratiques en cabinet, mais elle constitue une offre essentielle pour les personnes qui ne peuvent pas se déplacer, ou au contraire sont sans cesse en déplacement.

Après avoir travaillé quelques années en cabinet privé à Paris, j’ai repris le chemin de l’expatriation (déjà longuement sillonné pendant l’enfance). De pays en pays, principalement en Afrique, j’ai été confrontée à de nombreuses situations cliniques de personnes isolées ou trop occupées, parfois sans possibilité d’aide dans leur langue et dans leur culture. C’est alors que j’ai décidé de mettre mon expérience professionnelle au service des expatriés par visioconférence. Il y a 15 ans, nous étions confrontés aux problèmes de qualité de connexion qui rendaient compliquées voire impossibles les thérapies dans certains pays. Aujourd’hui avec les connexions haut débit et la généralisation de la fibre optique, même en Afrique, la thérapie en ligne s’étend dans la plupart des pays du monde, avec une qualité d’image et de son qui permettent une fluidité des échanges et une lecture précise des expressions corporelles et de la présence émotionnelle. Dès le départ, j’ai rapidement constaté que ce système créait une bulle d’intimité, l’écran favorisant une désinhibition du patient, lui permettant de se libérer plus facilement d’un secret, par exemple.

Évidemment cet outil a ses limites, c’est pourquoi il m’a paru essentiel de créer un cadre de travail spécifique. Dans un contexte classique de thérapie en cabinet, l’attente du rendez-vous, le temps de déplacement pour s’y rendre, le passage par la salle d’attente, notamment, sont des moments qui permettent de préparer, assimiler ou intégrer plus facilement les séances. C’est pourquoi il faut, comme en cabinet, établir certaines règles, fixer un cadre. Dans le contexte de thérapie effectuée en ligne, je propose régulièrement des tâches à faire entre deux RDV, ou un travail de réflexion pour la séance suivante afin que le patient puisse avoir ce temps d’introspection nécessaire. Ce que l’on perd avec le contact physique (une démarche, une poignée de main, une attitude qui, parfois, nous en disent long sur la personne), on le rattrape d’une certaine façon par cette bulle d’intime que confère l’écran. Le cadre de la thérapie en ligne comporte notamment la ritualisation du décor en arrière-plan, la ritualisation de l’heure de la thérapie, autant que possible, une durée de séance limitée (1h maximum) et des prises de rendez-vous afin d’écarter l’illusion d’un ici et maintenant. Il ne s’agit en aucun cas pour les patients d’avoir quelqu’un en ligne, tout de suite, et ce 24h/24, 7j/7, sans rendez-vous. Les séances sont les mêmes qu’en cabinet, utilisant les mêmes points de vue théoriques. Enfin, les entretiens se déroulent dans le respect du code de déontologie des psychologues. N’oublions pas que nous travaillons essentiellement avec la parole. En cabinet, le patient sait que tout ce qui est dit est confidentiel, tout peut être exprimé sans filtre, dans un espace bienveillant. La thérapie en ligne ne déroge pas à ces critères. Face à l’ampleur de l’utilisation de cet outil, il est primordial d’en définir les limites d’ordre éthique. Il n’est absolument pas conseillé de prendre en charge des personnes souffrant de troubles sévères (hallucinations, délire) ou ayant besoin d’un traitement médical.

Il est intéressant de noter que les jeunes générations, biberonnées au numérique, s’adaptent plus facilement à ce mode de thérapie et acceptent généralement plus volontiers les entretiens en visioconférence. Pour conclure, si l’espace psychique de la consultation est virtuel, il n’est pas moins réel, la qualité de la parole et la potentialité de l’interprétation ne changent pas.

Marion Saintgery, psychologue clinicienne, thérapeute de couple et de famille, spécialisée dans les problématiques de l’expatriation et l’accompagnement des humanitaires sur le terrain.

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EXPATRIATION ET CONFINEMENT : « VIS MA VIE DE SUIVEUR »

Le confinement on le sait, représente un chamboulement pour la plupart des gens. Dans le monde complexe de l’expatriation, vit une population déjà surentrainée au confinement, et pour qui, l’isolement est souvent une vertu :  ceux que j’appelle les « suiveurs ». (cf Expatriation: ces « suiveuses » en perte d’identité)

Le conjoint suiveur, que je suis amenée à rencontrer dans mes consultations, est le plus souvent, enraciné dans les devoirs domestiques, face au conjoint qui « travaille ». Il est celui qui s’adapte aux impératifs du « conjoint partant ». Il est le chef d’orchestre d’une musique d’intérieur, le point d’ancrage autour duquel vont et viennent l’ensemble des membres de la cellule familiale. Il est celui sur qui repose la réussite de l’expatriation : il gère la mise en place et l’intendance d’un nouveau quotidien, avec de nouvelles habitudes ; il régule les incompréhensions et instabilités de chaque membre de la famille ; il s’assure que le foyer est suffisamment stable pour que chacun puisse vaquer à ses occupations. Le conjoint « actif » pourra se concentrer sur ses nouvelles modalités professionnelles, car les affaires du monde l’appellent au dehors. Les enfants pourront s’épanouir au mieux à l’école et dans leurs activités extra scolaires. Pendant ce temps, le conjoint suiveur tempère et harmonise la maisonnée. A ce régulateur discret de se satisfaire de cette « réussite dans l’ombre ».

Dans ce contexte, le couple est d’autant plus surinvesti qu’il reste le seul groupe offrant une sécurité.  En effet, le « suiveur » en expatriation est, dans bien des cas, dans un vide statutaire et identitaire, du moins au début. Il a en général accepté les concessions d’une rupture professionnelle momentanée qui déstabilise automatiquement sa reprise professionnelle. Aux aléas classiques de ce vide se surajoute l’éloignement de son environnement personnel (familial, amical et social). Alors s’installe la sensation d’isolement et de solitude, la baisse de confiance en soi, la difficulté à accepter la situation de dépendance financière, la frustration intellectuelle de ne pas s’épanouir professionnellement, jusqu’à la colère de se sentir incompris ou mal perçu par l’entourage. La frustration se creuse entre le conjoint qui rentre le soir encore chargé des préoccupations d’une vie professionnelle et les attentes de communication de celui qui est resté confiné pendant la journée. Nombreuses sont les attentes et les exigences qui reposent sur les épaules du conjoint « actif », responsable de leur Odyssée, comme de cette vie de renoncements. Pouvoir en parler est pratiquement impossible. Se plaindre lorsque les conditions de vie du suiveur sont vécues par l’entourage resté dans le pays d’origine comme idylliques, avec une situation matérielle reconnue ou fantasmée comme enviable, n’est pas envisageable. Nombreux sont les conseils culpabilisants de certains prêcheurs qui, trouvent la situation admirable et qui ont une idée très précise de la façon dont ils auraient « à leur place » profité de ce temps pour peindre, écrire un livre, ou prendre des cours de piano.

En cette période de confinement, j’observe que ces spécialistes de l’isolement s’amusent parfois de voir le monde plongé brutalement dans un mode de vie qui leur est tellement familier. Il se dégage chez certains patients qui me consultent une forme de jouissance cynique à la perspective que le partenaire travailleur « en poste » puisse enfin découvrir, à travers le confinement, une ébauche de ce qu’ils vivent, eux, au quotidien. « Bienvenue dans vis ma vie » ironisait ce patient, infirmier de formation expatrié aux USA, ayant suivi son épouse en poste. « Les mêmes qui m’expliquaient comment occuper mes journées se retrouvent à tourner en rond en pyjama, et vous voulez que je vous dise, je me marre ». Aujourd’hui, chacun a le tournis face aux nombreux sites, articles, émissions télé et radio qui s’empressent de donner des idées au monde pour éviter l’ennui, être productif, se cultiver, bouger, cuisiner. La page blanche est mondiale, le vide et l’ennui guettent. On fait comme si le vide devait se combler…

Si ces problématiques préexistaient au Covid 19, elles se retrouvent parfois accentuées, notamment avec la fermeture des écoles et le télétravail : le suiveur en famille se retrouve prisonnier d’un modèle traditionaliste dans lequel l’un travaille devant son écran (et à travers lequel se justifie la présence de la famille dans le pays) et l’autre doit gérer l’intendance de la maison, l’école à domicile et la garde des enfants. La tentation est grande de clamer plus de répartition des tâches, vite rattrapée par la culpabilité de ne pouvoir justifier de contraintes professionnelles. Cette ambivalence conduit souvent à un sentiment de colère contenue puisqu’impossible à exprimer et une sensation d’être pris(e) au piège.

Dans ce contexte, où sont exacerbées les tensions, le couple parental doit tenter de maintenir les rituels de la vie quotidienne, et inventer un nouvel emploi du temps. Préserver le couple passe par la participation de tous les membres de la famille. Il est essentiel d’établir des règles de vie commune, des moments d’étude, de loisirs, ensemble mais aussi chacun de son côté. Le couple doit s’aménager un espace-temps imperméable aux enfants. Le respect du temps de chacun s’impose.

En thérapie familiale, on propose dans certains cas l’alternance éducative : chacun des parents accepte de prendre la responsabilité́ éducative en alternance une semaine sur deux. Je propose à certains de mes patients confinés d’appliquer cette prescription de tâche sur un temps plus restreint, 2 jours/2 jours. Celui qui n’est pas « en responsabilité » observe, sans mot dire. Ces exercices permettent en général de découvrir les compétences de chacun, de retrouver de la créativité plutôt qu’une rivalité.

Les couples sans enfant, devront apprendre à ritualiser leur vie entre le temps du travail et le temps du couple sans interférence et chercher à instaurer et respecter leur frontière individuelle propre. Imaginer ensemble un projet pourra être l’espace créatif du couple. Il est plus sain de projeter sur la relation que sur l’autre.

Cette période de confinement obligatoire est riche d’observations. C’est un moment où chacun peut apprendre de l’autre, où une rencontre peut se faire. L’heure est au rééquilibrage de la cellule familiale, un des sujets récurrents de nos consultations en ligne aujourd’hui. Dans ce contexte, la thérapie en ligne est un outil tout à fait adapté et crée un espace-temps et une place pour l’intime. Les questionnements s’orientent vers une perspective de choix nouveaux pour ceux qui veulent durer positivement.

On peut imaginer que cette expérience va permettre des prises de conscience, et pour certains un nouveau départ, vers la recherche d’une meilleure qualité de vie. A l’annonce du confinement on sait que beaucoup ont quitté́ les villes, appris le télétravail et envisagent aujourd’hui la possibilité́ de se délocaliser. Tous les couples n’auront pas l’opportunité de trouver ensemble un poste qui leur convienne et ce sera l’heure des choix. Il y aura des suivis, et des suiveurs, sans nécessaire expatriation.

 

Marion Saintgery, psychologue clinicienne, thérapeute de couple et de famille, spécialisée dans les problématiques de l’expatriation et l’accompagnement des humanitaires sur le terrain.

EXPATRIATION : PARTIR OU RESTER ? UN CHOIX CORNELIEN FACE AU COVID 19

Les expatriés vivant en Afrique commencent à montrer des signes d’inquiétude. Si le continent est encore, officiellement, faiblement atteint, son système de santé n’est souvent pas adapté pour affronter la maladie. Partir ou rester, c’est la grande question que se posent, aujourd’hui, bon nombre des patients expatriés que je reçois, d’autant que la riposte à la pandémie ne prend pas la même forme d’un pays à l’autre. Partir et se rapprocher des siens (sans pouvoir les atteindre souvent), ou rester au risque de devoir possiblement affronter un climat anti-étrangers et l’aléa sanitaire de pays aux systèmes de soins très fragiles.

Au problème de gestion du confinement en lui-même s’ajoute souvent la question de son lieu et de l’éventualité d’un rapatriement/évacuation. En effet, la suppression en cascade des liaisons aériennes avec l’Europe et la fermeture des frontières nourrit la peur d’être pris au piège en Afrique et certains départs massifs, décidés ou subis ont été observés ces derniers jours. Une de mes patientes, vivant en Afrique de l’Est, a dû faire ses bagages du jour au lendemain, sommée de rentrer au pays par l’entreprise de son mari, lui-même assigné à rester sur place.

L’angoisse se lit sur les visages qui apparaissent successivement sur mon écran de consultation. Partir, mais pour aller où ? Beaucoup d’expatriés n’ont nulle part où aller. Certains ont mis leurs affaires dans un garde meuble en partant en poste à l’étranger, ou ont mis leur bien immobilier en location pendant leur absence, rendant leur pied à terre inaccessible. La quarantaine obligatoire se fait en chambre d’hôtel, la plupart du temps. Et ensuite ? L’hospitalité des amis ou de la famille engage une responsabilité considérable. D’autre part, envisager de quitter sa maison dans le pays d’expatriation est aussi source d’inquiétude dans l’éventualité où la situation venait à s’aggraver. Comment ne pas avoir le sentiment d’abandonner ses proches, ses collègues expat ou locaux restés sur place, en rentrant au pays ? Comment protéger ses biens propres en cas d’émeute ?

« Actuellement, il est plus sécure de rester, me disait une patiente au Mozambique. Je ne me vois pas errer dans les aéroports en ce moment, d’autant que rentrer représente 25h de voyage. Le foyer de l’épidémie est là-bas, pas ici. Mais quand la tendance va s’inverser, et que les ressources alimentaires et sanitaires vont manquer, nous serons alors encore plus en danger qu’en Europe. Et si la population locale nous désigne comme responsables ? »

Choisir de rester est une chose. Mais l’évolution du contexte local, notamment la dégradation de la situation sanitaire, sécuritaire ou politique, peut imposer de réviser ses plans. « J’ai l’impression de vivre avec une bombe à retardement » me confiait une autre patiente en Angola. Les systèmes de santé ici ne sont pas accessibles à tous. Si vous n’alignez pas les billets cash sur le comptoir, exigés avant toute entrée dans la salle d’attente, ils vous laissent crever sur place. On essaie d’expliquer aux locaux les gestes indispensables à appliquer, mais la promiscuité est omniprésente dans leur système de fonctionnement : taxis collectifs, minibus. Et quid du manque d’eau ?! comment se laver les mains ? » En effet, l’Afrique entretien une culture du partage, et de solidaritéSe confiner ou se replier sur soi-même est peu admis. Ni financièrement, ni culturellement. De quoi s’inquiéter pour la suite des évènements en Afrique.

Dès lors, que faire ? Cela peut générer beaucoup d’angoisse et une grande perte de repères. Autant de questions, qui sont grandement discutées en séance ces derniers jours, la thérapie en ligne offrant une possibilité de distanciation, dans ce contexte de confinement. L’inquiétude, la lourdeur du replis, l’isolement, et son pendant de promiscuité, les conflits de loyauté liés à la décision de partir ou rester, sont autant de thèmes qui sont travaillés en séance, permettant ensuite un meilleur contrôle des émotions et des prises de décision plus sereines.

Marion Saintgery, psychologue clinicienne, thérapeute de couple et de famille, spécialisée dans les problématiques de l’expatriation et l’accompagnement des humanitaires sur le terrain.